Une route est pavée d’or, l’autre n’est qu’une simple route.

Durant mon année Blakienne

J’était toute disposée

A mener une mission encore cachée

En avançant étape par étape

La Fortune me chuchotait à l’oreille

Une simple chanson

Une route est pavée d’or

L’autre n’est qu’une simple route

Durant mon année Blakienne

S’est produit un dramatique déchirement

Les peines de l’existence

N’étaient pas ce que j’avais envisagé

Des bottes qui avancent péniblement d’un point à un autre

Usées jusqu’à la semelle

Une route est pavée d’or

L’autre n’est qu’une simple route

Durant mon année Blakienne

Les tentations ne sont rien d’autre qu’un sifflement

Une simple lance

Vaguement habillée de lâcheté

Prépare toi pour les critiques aigres

Alors retire donc ta cape stupide

Embrasse tout ce qui te fait peur

Car la joie mettra à bas le désespoir

Durant mon année Blakienne

Patti Smith, _traduction plus ou moins approximative de « My Blakean Year »

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La forme de l’invisible.

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Depuis les temps imémoriaux, les humains leur ont donné le nom de « mushis ».

Si l’on s’imagine que les quatre doigts sont les animaux et le pouce les plantes; et l’annulaire, celui qui est le plus loin du coeur, l’homme. Si l’on continue à descendre le long de la main, on rencontre des formes de vie de plus en plus primitives. Les veines se rejoignent au poignet; à ce point il est difficile de distinguer les animaux et végétaux, plus loin encore se trouvent les microbes et les bactéries.

Mais il existe des existences qui sont situées encore plus loin . Si tu continue le long du bras, que tu passes l’épaule, tu arrives au coeur. C’est ici que sont situés les mushis, que certains appellent midorimono. Ce sont les formes de vie les plus proches de l’essence de la vie elle même; et à cause de leur nature même, leurs formes et leur existence sont vagues. Certaines personnes peuvent les voir, d’autre non.

J’aime beaucoup le manga Mushishi. Il reste pour moi une des descriptions les plus fidèles de la manière dont je ressens l’invisible et son existence.

On a tendance  à toujours vouloir anthropomorphiser tout ce qui passe. Surtout quand on est incapable de lui coller un nom ou une forme précise. Tu te formes ta propre vision en fonction de ton propre catalogue d’expériences et de ta propre culture. Corine Sombrun te disait que les esprits n’apparaissaient pas sous la même forme si tu appartenais à la culture tzataan ou si tu avais été nourrie aux gravures de Durer ou aux diableries de Jerome Bosch. Ainsi, le même esprit prendra la forme d’une gargouille chez l’un, d’une corneille chez l’autre, d’un masque hurlant chez le dernier. Alors que son essence reste , globalement, la même. Comme si notre cerveau n’était pas capable d’appréhender la chose autrement que par nos cinq sens; comme si les informations d’origines, trop pures, devaient être transcrites en sons, en odeurs, en couleurs et en formes. Dans un langage qui nous est intelligible, afin que nous puissions y répondre, avec nos propres codes. Un son est une information. Une couleur est une information. Un triangle est une information. Et peut être que dans leur version plus primaire, plus proche du « coeur », elles sont en fait les mêmes. Tout comme on utilise un mot différent pour désigner une même chose. Sun, Sonne, Soleil, Moon, Lune, Mond. Et comment écrit-on « lune », ou »soleil » en hiéroglyphe? En morse, en alphabet cunéiforme?

C’est peut être la force, et aussi la malédiction de la race humaine. La malédiction de la conscience, du langage et de la représentation symbolique qui nous éloigne du coeur des choses et de leur véritable nature. Et qui nous permet d’être poètes, aussi. Car la poésie, c’est utiliser cet espace entre les mots pour retrouver cette résonnance première, ce sens que l’on arrive parfois à capter, comme une tache de lumière qui passe entre les feuilles des arbres.

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Ce ne sont pas tes potes. Juste un voisinage un peu étrange. Evite d’être trop amical avec eux.

Encore une autre erreur fréquente de l’anthropomorphisation: projetter des sentiments, des relations et attentes purement humaines sur les esprits. Il ne faut en aucun cas oublier que chaque esprit à son propre système de fonctionnement, et ne jamais agir comme on pourrait le faire avec un voisinage appartenant à cette bonne vieille race humaine. Nos codes sont purement humains, et nos codes sociaux ne sont même pas les mêmes selon les régions du globe et les familles dans lesquelles nous grandissons. Ne partons jamais non plus avec la sensation d’avoir tout compris. Garder son esprit vierge de tout préjugé , rester ouvert aux sensations, aux images, laisser couler et traverser comme à travers un mur d’eau. Et sans le vouloir, certaines choses vont s’enclencher; on se retrouve à effectuer, inconsciemment, des actions étranges. Comme si , très loin, se trouvait toujours la mémoire du temps où nous appartenions au coeur, et qu’il nous fallait simplement retrouver la connection.

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Il existe une créature que l’on appelle Kouki, qui se meut dans les ténèbres et forme une immense rivière de lumière. Elle a toujours été là, depuis le jour où la vie est apparue, la vie fleurit là ou elle se trouve, et se meurt là ou elle n’est pas; c’est en résumé l’eau de la vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’exploration comme remède

(tiré de l’article « ce mal du pays sans exil », de Baptiste Morizot)

Sentir qu’il restait de l’inexploré, c’était la condition des derniers explorateurs du XXème siècle : ils couraient après des bribes d’inarpenté, des fragments de blanc sur la carte, des traces d’inéprouvé « là-bas ». Car c’était aux marges lointaines du monde que ce reste d’inconnu résistait. Mais désormais le reste est devenu le monde. Il est passé de l’anomalie à la norme, dès lors que toutes les dynamiques écologiques, tous les climats, tous les paysages, toutes les communautés de vivants, tous les liens entre milieux et sociétés humaines, se métamorphosent et se recomposent dans le temps même de nos existences, et que nos relations sont déstabilisées. Les êtres de la métamorphose, ceux dont on ignore la nature, en même temps que l’on ignore les façons d’entrer dans des relations soutenables avec eux, prolifèrent, à la place de l’ancienne Nature qu’on croyait parfaitement connue, documentée, mesurée. Les confettis blancs sur la carte qui pointaient vers les ultimes parcelles non explorées ont contaminé tout le planisphère. Pour voir du pays, dans ce nouveau temps du mythe, il suffit d’être à la fenêtre.

Mais l’ambiguïté de ce point de vue affectif est productive ; et sa productivité vient à mon sens de la simultanéité de la solastalgie et de l’inexploré. Conjointes, ces deux figures confèrent sa dimension mobilisatrice au drame de ne plus être chez soi chez soi. Les deux visages du Janus Bifrons qu’est la condition vivante à venir. Comment vivre dans un monde abîmé – c’est-à-dire en exil chez soi ?
Existe-t-il quelque part une formule alchimique pour transmuter la sidération en élan ?
Probablement pas, sauf si c’est un retour du temps mythique, proliférant d’êtres de la métamorphose, mutuellement vulnérables, qui appellent simultanément l’appréhension, et l’exploration.

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(planche tirée de l’excellente BD « Audubon, sur les ailes du monde », une bio romancée de l’explorateur ornithologue John James Audubon, qui s’était mis en tête de dessiner tous les oiseaux d’amérique)

 

Dans une petite phrase incidente de Comment s’orienter ?, Bruno Latour invente une nouvelle fonction à la pratique philosophique (s’ajoutant à toute celles que l’histoire a sédimentées en elle, et ne s’y substituant pas), qui est riche de potentialités insoupçonnées : pourquoi, dit-il en substance, ne pas se donner pour tâche de réaffecter des affects modernes puissants aujourd’hui désaffectés, vidés, c’est-à-dire en un sens disponibles?

Celui qui semble décisif ici, parce qu’il a porté l’Occident pendant toute la modernité, et qu’il est aujourd’hui singulièrement dérouté, c’est l’affect épistémo-politique de l’exploration. Dérouté conjointement parce que toutes les terra incognita ont été découvertes, et surtout parce que l’explorateur est relu, avec raison, comme l’éclaireur de l’impérialisme, le prospecteur de l’extractivisme, et la tête de pont du colonialisme. En sorte que l’accès à l’affect exploratoire est barré en nous par les complicités sombres du personnage qui l’a porté en Occident. C’est pourquoi il convient de désincarcérer l’affect exploratoire de cette figure douteuse. Il faut destituer l’explorateur, et réaffecter l’affect qu’il avait kidnappé. Parier le diplomate La Pérouse contre Cook le colon, Etienne Brûlé le truchement contre Champlain le Gouverneur, Darwin sur le Beagle contre Stanley le civilisateur victorien, Anna Tsing l’ethnoéthologue contre Mike Horn.
« Nature » avec une majuscule qualifie ici ce fétiche produit par les Occidentaux modernes : l’idée d’une règne séparé du monde humain, objectif, constitué de matière dépourvu d’intériorités, idée rendue visible dans toute son étrangeté par les travaux de Philippe Descola sur l’ « ontologie naturaliste ».

Débelliciser, déphallocratiser, désexotiser et démocratiser l’affect exploratoire, car lui mérite d’être sauvé : il est là, peut-être en chacun, et puissant, puissamment mobilisateur, capable de reconfigurer activement nos relations au vivant, et de rendre
le monde plus habitable pour humains et non humains.

Je propose donc de travailler à réaffecter autrement cet affect de l’exploration, actuellement en déshérence. Parce que l’ère des catastrophes à venir est moins une apocalypse qu’un retour du temps du mythe, c’est-à-dire de relations et d’êtres inexplorés avec qui apprendre à cohabiter sur une planète cosmopolite de vie. De travailler à récupérer sa puissance affective, sa force imaginaire, mais en le décolonisant, et en le ramenant sur terre, en le déroutant de son orientation moderne
vers les étoiles, pour le réincurver vers la terre : vers les relations constitutives qui lient les vivants entre eux et avec le sol.

L’inexploré, ce ne sont plus des terres lointaines, « désertes ». Ce sont les tissages des vivants entre eux et avec nous, sous nos pieds, dans leurs dimensions éthologique, écologique et évolutionnaire, historiques, sociales et politiques. L’inexploré, ce sont les relations. Dans et avec le vivant. Ces relations invisibles qui régissent le visible : celles qu’entretiennent le réchauffement climatique planétaire et le méthane des élevages bovins ; celles de la microfaune des sols en alliances vertigineuses d’interdépendants avec tout usage vivrier de la terre ; celles qui existent entre fraises, poireaux, pollinisateurs et jardinier permaculteur dans un potager de balcon ; entre pollinisateurs,
pratiques agricoles, plantes à fleurs, circuits courts. Entre brebis, loups, chiens de protection, bergers, prairies, et commerce mondialisé.

Et ce sont peut-être la curiosité concernée et le sens du prodige qui constituent le fonds de l’affect exploratoire dont nous avons besoin aujourd’hui, articulés au sens des interdépendances qui nous lient à ces fascinants vivants, et qui impliquent la cohabitation – puisque nous sommes exposés les uns aux autres. Le profil affectif qui m’intéresse ici, c’est par exemple Darwin consacrant dix ans de sa vie à une monographie sur les mollusques bivalves et leur manière d’être vivants, de se tisser
aux autres formes de vie, y compris aux humains. Les vers de terre eux aussi sont bien assez fascinants pour qu’il vaille la peine d’y travailler pendant près de cinquante ans, de 1836 à 1881 (date à laquelle Darwin publie le traité qui leur est consacré, et invente ce faisant une bonne part de l’écologie scientifique) : et c’est bien le sol terreux du cottage familial, les relations qui le constituent, qui est inexploré, et devient prodigieux. Voilà des affects autrement plus mobilisateurs que ceux que véhiculent les imaginaires de la décadence, du délitement, ou de l’apocalypse. Car le wonder (cet émerveillement concerné face aux prodiges vivants qui appelle l’enquête) est une « passion cognitive », comme dit Loraine Daston : elle tisse le sentir et le penser, et comme passion, elle tisse aussi des affiliations envers ce qu’elle explore, ce qui en fait spontanément une passion politique, un mouvement d’engagement pour lui et contre ce qui le détruit.

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source

Après le silence

(traduction de « after the silence » du très grand Neil Gaiman

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(image: leila courtillon)

Saisons après saisons. Le printemps arrive avec le champs des oiseaux

Les coyotes hurlent et jappent sous la lumière de la lune

et les premières  fleurs s’ouvrent. J’ai vu deux chouettes aujourd’hui

dans la lumière du jour, sur des ailes silencieuses.

Elles se posèrent d’un seul mouvement et me regardérent d’un air fatigué

Oh, who ? (oh, qui?) hululaient elles. Ou who, ou how who? (comment? qui?)

Puis elles atterrirent sur le tronc

Dans le soleil qui brille parmi les pousses repliées,

puis disparurent dans les ombres tamisées

sans jamais attendre la réponse.

Comme les jeunes arbres qui ceinturent le chemin

et grandissent jusqu’à atteindre toute leur hauteur

chacun de nous nait dans les ténèbres. Certains atteignent l’âge de la maturité. Seulement une poignée deviennent vieux: nous passons par dessus la cascade du temps et vivons,

le Temps s’en fiche pas mal. Nous sommes un puits de savoir et de conseils

la sagesse de la tribu, mais nous avons trébuchés,

face contre terre , empêtrés dans nos nouveaux rôles inconfortables.

En se rappellant, comme si ca arrivait à quelqu’un d’autre,

la course à la reproduction,

la course au succès, ce besoin pressant qui régule nos pensées

et fabrique toute action,

ces jours  sont terminés.

Nous n’avons plus besoin de grandir, nous avons fini,

nous avons grandit.

Qui parle? Et pourquoi?

Elle est morte à cause de ses seins, à cause de ses tumeurs:

Un agglomerat de cellules qui  n’écoutaient pas les ordres de se disperser

Ni les suggestions des médicaments qui leurs disaient qu’ils étaient bien assez gros

que, parfois, c’est ok de mourir.

Et les arbres en silhouettes noires contre le ciel ont perdus leurs feuilles

Et les chauves souris dans leur masque mortuaire blanc dorment et pourrissent

Et les méduses dérivent et pulsent dans les eaux qui se réchauffent

Et tout change. Et certaines choses sont perdues pour toujours.
Les herbes sauvages, le vent qui disperse leurs graines,

Et qui soulève les ailes de la processionnaire du pin;

et qui porte l’éclat vert de l’agrile du frêne,

Et maintenant c’est au tour l’orme de suivre le destin des châtaigners.

De devenir mémoire et meubles poussiéreux.

Les frênes suivent le chemin des ormes.

Et quelqu’un disait que l’on

n’avait pas besoin de grandir pour toujours. Que

comme les arbres, on pouvait atteindre l’âge adulte,

et puis grandir en maturité et en sagesse avec le temps,

que l’on pouvait bien avoir le droit d’être ici. Qu’il pouvait bien

y avoir de la place pour d’autres manières d’êtres et de vivre.

Qui aurait bien pu chuchoter

que les tumeurs tuent leur hôtes,

et puis elles même?
Ca suffit. On a grandit. Assez.

Et tous les dieux des collines

et tous les dieux des vagues

et les dieux qui deviennent des phoques

les voix dans le vent

les endroits paisibles, tout cela existe si l’on se tait

on peut écouter , on peut apprendre

Qui parle? Et pourquoi?

Quelqu’un pourrait aussi poser des questions.

Mais qui?

Qui pourrait bien savoir? Qu’est ce qui est vrai?

Et  comment? Ou qui?

Comment est ce que ça pourrait fonctionner?

Et qu’est ce qui se passerait?

Est ce que les conséquences auraient assez d’impact?

Les réponses viennent du monde lui même

Les chants sont silencieux

Et le printemps tarde à arriver.

Il y a une voix qui gronde en dessous de nous

et après la fin cette voix continuera à nous atteindre

Comme un oiseau qui crie sa faim

Ou un chant qui implore un futur différent.

Parce que chacun de nous rêve d’un futur différent.

Et quelqu’un doit écouter.

Doit s’arrêter. Doit tenir.

Doit inspirer, et trouver le moment, où tout s’accorde enfin

et rien ne bouge. L’équilibre: la mort, la vie,

et c’est l’éternité qui retient son souffle .

Après la fin du monde

Après les printemps silencieux

Dans le silence qui attend,

un autre chant commence.

Rien n’est jamais fini

la vie respire la vie

parfois les gens écoutent

parfois les gens apprennent.

Qui parle? Et pourquoi ?

 

 

Le temps des métamorphoses

Je suis passé par une multitude d’enveloppes
Avant d’assumer une forme définitive.
J’ai été une épée, étroite, irisée,
Je crois ce qui est évident.
J’ai été une larme dans l’air,
J’ai été dans les étoiles les plus ternes.
J’ai été un mot parmi les lettres,
J’ai été un livre parmi le commencement.
J’ai été la lumière des lanternes,
Pendant un an et demi.
J’ai été un pont continu,
Par dessus trois embouchures de rivière.
J’ai été un chemin, j’ai été un aigle.
J’ai été un coracle dans la mer.
J’ai été une plainte dans le banquet.
J’ai été une goutte dans une douche;
J’ai été une épée prise en main.
J’ai été un bouclier en plein combat.
J’ai été la corde d’une harpe,
Déguisé pendant neuf ans.
Dans l’eau, dans l’écume,
J’ai été une éponge dans l’eau,
J’ai été le bois d’un abri.

[…]

The Battle of Goddeu, Taliesin

L’impermanence. La sensation d’être une rivière, qu’on ne peut définir que par le trajet de l’eau qui y passe, et non pas par son contenu, toujours changeant. L’eau qui passe sous les ponts n’est jamais la même. Et les questions d’identité , aussi, comment garder une constance dans ce que tu projettes, dans ce que tu décides de montrer, pour ne pas perdre l’autre dans un reflet qui miroite.

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Image: Katy Scott

Les questions de métamorphoses ont accompagné l’humain depuis la nuit des temps. Depuis ces premiers temps de l’humanité qui nous ont laissé peintures rupestres et pétroglyphes : les minotaures de la grotte Chauvet, qui remontent à plus de 35000 ans avant notre ère, et ces très anciennes statues humanoides à tête de lion. Et puis vinrent les égyptiens, et leurs dieux à tête de chacal, à tête de vache, à tête de scarabée. Les Yoginis, divinités tibétaines à tête de truie, de furet, de léopard. Merlin l’enchanteur qui peut changer d’apparence à son plein gré. Isobel Godwie qui prend la forme d’une hase , Loki qui se change en cheval, en femme, en faucon. Gregor Samsa, des Métarmorphoses de Kafka, qui se réveille un matin sous la forme d’un insecte.   Daphné qui se fait changer en Laurier pour échapper à Apollon, dans les métamorphoses d’Ovide. Raven, le dieu amérindien, qui revêt au choix une apparence d’homme, de corbeau ou de cerf. Je pourrais continuer indéfiniment, les exemples sont multiples, les possibilités infinies: métamorphoses animales bien sur, mais aussi végétales, minérales, et parfois beaucoup plus abstraites, comme la métamorphose de Zeus en pluie d’or. Un battement de cil, et ce que nous pensions être tangible nous glisse entre les doigts. Se métamorphoser, c’est briser les barrières entre genre, entre espèces, c’est passer outre les structures établies, c’est accepter de se dissoudre et de devenir autre, c’est accepter de perdre son identité , de comprendre qu’on ne s’appartient pas , de comprendre l’illusion du soi et de notre séparation avec le monde qui nous entoure.

Comment se défini-t-on? Par nos expériences, notre apparence, nos pensées, nos actions, nos oeuvres? Est ce que tout celà ne serait pas non plus sujet aux fluctuations? Comme dirait Alan Watts, la seule chose qui nous donne une impression de continuité, ce sont nos souvenirs, et la manière dont nous allons nous représenter l’avenir en fonction. Une connection entre le passé, le présent et le futur qui n’est, au final, qu’une construction mentale. Tout comme l’idée que nous avons de nous même. La seule chose qui pourrait être constante, c’est la perception de notre propre corps par notre cinq sens: on pourrait penser qu’on peut se reposer dessus: mais voilà: ces perceptions sont aussi des stimulis électriques ré-interprétés par notre cerveau: notre vision dépend de nos capteurs, qui transforment une donnée extérieure en information retransmise au cerveau, qui en refera une composition en fonction de shémas pré-établis depuis notre enfance. Et oui: on apprend à voir. Qu’est ce qui nous dit que les enfants-chamans Kogis, qui passent neuf ans dans une grotte et ne sortent que la nuit pour ne découvrir le monde éclairé par le soleil que bien plus tard, ont la même vision que nous du monde? Qu’est ce qui nous dit que l’on voit la couleur « rouge » de la même manière que notre voisin?

Comprendre ça peut vite te paumer. Ou bien tourner à ton avantage, si tu comprends comment t’en servir. Se transformer peut te permettre de sortir de shémas destructeurs, de regarder une situation désagréable sous un nouvel angle . Souvent, lorsqu’on s’est retrouvé dans une mauvaise passe, qu’on a vécu une situation traumatisante, ça laisse des traces. La mémoire émotionnelle, sensorielle, va fouttre le dawa dans ta vie lorsque tu vas te retrouver dans une situation similaire à celle qui t’a fait du mal. Une rencontre avec un ex, une discussion non clarifiée, des mensonges, des non-dits, des embrouilles au taff, une initiative qui s’est finie en queue-de-boudin, des espoirs réduits en ratatouille. Et tu n’as pas, mais alors pas du tout envie que ça recommence. Tu préfère parfois fuir plutôt que de te retrouver face à ce sentiment désagréable, ces voix qui te grattent et t’agrippent, cette angoisse sourde et ce malaise qui t’embourbe peu à peu. Et tout ça, c’est dans ta tête. Tu le sais, et ça te fait angoisser d’autant plus. « Mais j’ai aucune raison de stresser! » Ta tête sait que c’est idiot mais tes entrailles ne te lâchent pas. Qu’à celà te tienne, transforme toi. Tries tes souvenirs, un par un. Repasse les, jusqu’à mettre le doigt sur les accroches émotionnelles. N’oublie pas, mais ré-écris les à ton avantage. Comprends que c’est toi qui, le plus souvent, t’enferme tout seul dans une position de victime des circonstances, c’est toi qui perds ton propre pouvoir et qui t’auto-sabote. Changer de position, c’est changer de point de vue. C’est comprendre les choses autrement, c’est changer de rythme, changer de priorités, affuter certains sens au profit d’autres. Retrouver la joie de l’apprentissage, du jeu, apprendre à se cacher, aussi. Dans un monde hyperconnecté où la reconnaissance ne vient qu’avec le fait de s’afficher en public et à exposer de plus en plus de bouts de soi, la discrétion et l’observation deviennent des qualité rares et appréciables. Apprends à écouter, à s’impregner de ce qui se passe en dehors de toi. Apprends à être vent, herbe, insecte, écorce, pomme trop mure, compost, renard, chacal , apprends à être Roi, Reine, Valet d’écurie ou Gueux. Apprends la souffrance, apprends la joie, visite l’extase et les ténèbres, le calme et la tempête. Alors, seulement, tu commencera peut être à comprendre la nature de ton âme.

 

Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant.

Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, – et le suprême Savant ! – Car il arrive à l’inconnu ! – Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu ; et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crêve dans son bondissement par les choses inouïes et innommables : viendront d’autres horribles travailleurs; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé!

 

Lettre de Rimbaud à Paul Demeny, 1871

 

Cours, Loup guerrier, cours

Cours, loup guerrier, cours; jusqu’aux fins éternelles
A travers les épaves de la mort du jour
L’odeur du silence sous la lumière des étoiles tournantes
Une bête capturée dans un corps humain
Recherche tu les paysages perdus
Recouverts de fleurs et de cascades cristallines?
Là ou l’agneau dort avec le lion
Là ou le loup fait un avec la nature sauvage
Cours, loup guerrier, cours, à travers le chaos des empires
Les cités insensées et les villes imposantes
Hurle, O chasseur, même si peu d’entre eux savent que tu pleure
La tête tournée vers la lune de minuit
Chasse tu les montagnes mystiques
Là où l’air est comme un rire liquide
Là où les bêtes héritent de la terre
Là où le dernier sera de nouveau le premier
Cours, loup guerrier, pour cacher ta faim
La pluie lavera les peines du jour
Dans tes yeux brûle un feu glacial
Des langues de feu qui ne pourront jamais être apprivoisées
Essaye tu de t’échapper des illusions de l’Homme
De sa majestueuse folie et de ton rejet
Pour retrouver le lieu où l’agneau dort avec le lion?
Est-ce que tu cours vers les forteresses de la liberté
A travers ce pays sombre et désertique
Là où l’homme est encore un enfant?
Est-ce que tu cours vers les forteresses de la liberté
Au bord des vastes mers ouvertes
Là où le loup est Un avec la nature sauvage?
Cours, cours , cours…
Cours, cours, cours, cours, cours à travers la pluie…

Le temps et la destinée

« Nous sommes tous sujets au destin. Mais nous devons agir comme si nous ne l’étions pas, ou bien mourir de désespoir »

Philip Pullman, Les royaumes du Nord.

La question du temps, de sa linéarité, de notre libre arbitre et de notre liberté de tissage dans cette immense toile du destin ont été explorés maintes et maintes fois, par les philosophes, les écrivains, les cinéastes, la pop-culture… Comment pourrait on décrire d’une façon objective et extérieure un système dont nous faisons nous même partie, et dont nous subissons les effets, et donc sur lequel nous avons un regard totalement subjectif? Comment s’extraire du Temps alors qu’il est la base même de notre existence?

Il y a tout d’abord la théorie des univers multiples: c’est celle qui propose qu’à chaque choix, chaque décision que nous prenons nous fait bifurquer vers une nouvelle timeline, un nouvel univers, alors que toutes les autres possibilités de choix que nous aurions pu faire restent de l ‘ordre d’univers si proches d’un cheveu, vécus par un autre « moi » qui aura l’impression que sa propre réalité est la seule et l’unique.

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C’est la théorie de Doc Brown: en admettant que tu puisses voyager dans le temps, chaque action effectuée recréerais une nouvelle ligne de temps qui deviendra l’unique réalité.

Il y a la théorie dite de « la canette vide », explorée par la série True Détective: en admettant que le temps soit une dimension comme une autre, si tu prends le fond de la canette comme étant l’espace, soit un cercle, et  sa hauteur comme étant une dimension supplémentaire, donc le temps, si tu t’extrais de cette dimension, que tu effectues un pas de côté, tout comme tu sortirais d’un dessin en deux dimensions sur une feuille de papier pour appréhender notre monde en trois dimensions, l’espace-temps s’aplatit soudain pour ne devenir qu’un cercle, tout comme la cannette écrasée devient un disque plat. Ainsi l’existence serait un cercle, vécut par nous comme une spirale ascendante et une évolution, mais juste parce que nous vivons la dimension du temps de l’intérieur.

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A la tienne Etienne.

Cette théorie rejoint celle développée dans Arrival (le film de 2016, d’ailleurs il est vraiment très très chouette, je vous le conseille fortement. La super revue d’anthropologie Terrain a écrit un article sur le sujet) , mais elle lui ajoute une dimension supplémentaire: celle de considérer le temps comme quelque chose qui peut être lu comme un palimpseste, c’est à dire dans les deux sens: tu pourrais, potentiellement, te rappeler du futur comme tu te rappelles du passé, et le présent est l’éternel point de jonction entre ces deux réalités qui forment un cercle (c’est Susan, la petite fille de la mort dans les livres de Pratchett qui entre autres capacités héritées de son grand père possède celle de se « rapeller du futur »). La boucle est bouclée, la mort et la vie ne font qu’un, c’est le point de départ et le point d’arrivée; le temps, comme chez les Kogis, n’est pas linéaire mais circulaire, et considéré non pas comme un ajout d’heures, de secondes, de semaines et de mois jusqu’à une fin certaine, mais comme un laps de temps qui lie un début et une fin. Le temps est circulaire, il revient à intervalles réguliers jusqu’à que nous ayons assimilé l’expérience et fermé le cercle pour entrer dans un autre. Les choses s’en vont et reviennent, et ça fait partie du cycle; tu peux soit te battre contre elles, soit les accepter, les écouter et t’en faire un allié.

arrival2016

La question est: allons nous choisir de vivre une expérience en sachant comment elle va finir?

Je suis plutôt spinoziste, dans le sens ou je pense que nous n’avons pas de libre arbitre, et que même l’impression de faire un choix, d’avoir pris un chemin plutôt qu’un autre est en quelque sorte conditionné par une infinité d’expériences, de lois et de conditions extérieures: le fait d’être né à cette endroit, cette époque, d’avoir reçu cette éducation, d’avoir vécu ces expériences qui ne sont que les notre et celles de personnes d’autre,le fait d’être soumis aux lois du temps et de la gravité; les futurs possibles n’existent que dans notre esprit , mais notre réalité découlera d’une suite d’évènement fixes et lorsque nous seront face à notre mort, les expériences auront été uniques. Nous n’avons d’impression de choix que parce que nous somme à un certain endroit du cercle et que nous regardons uniquement en arrière, vers notre passé, sans regarder vers notre futur. La Fylgja , cet ange gardien tel qu’il nous est décrit par les civilisations nordiques, possède la particularité de nous précéder toujours très légèrement, pour nous éviter les faux-pas, mais Fyljia est traduit par « ce-qui-suit », comme si nous avancions en arrière, le dos tourné vers le futur et le regard tourné vers le passé.

Et la question se pose donc de l’intérêt de l’expérience, s’il n ‘y a aucune variable, si tout est déjà écrit et si nous ne pouvons rien changer à ce qui arrive; question,  si elle est importance qui , au final, revêt plus de la métaphysique que de la pratique. En pratique, pourquoi vivre si nous allons mourir? C’est considérer que l’importance est dans la finalité, et non pas dans l’expérience. Le but de la vie, c’est l’expérience. Nous ne faisons pas les choses pour atteindre un but, ou celui-ci nous sert simplement de direction pour vivre nos expériences, elles se suffisent à elles mêmes. L’expérience, c’est la passion, la joie pour ce que nous éprouvons, voyons, ressentons, la joie dans l’échange et dans la connexion avec l’autre, c’est éprouver de la curiosité pour l’infinie complexité du monde qui nous entoure et non pas de la tristesse pour l’idée de fin. Et puis souvenez vous: fin et début ne sont qu’une seule et même chose.

 

Et puis comme dirait le Docteur:

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Les gens pensent que le temps est une stricte progression de cause à effets, mais en vérité, d’un point de vue non-linéaire et non-subjectif, c’est plus comme…une espèce de grosse boule de trucs plus ou moins temporellement bancal .