Ce que l’eau m’a donné

Et, Ô, pauvre Atlas,

Le monde est un sacré poids

Tu as tenu pendant si longtemps

Et toute cette attente

Et tous ces vaisseaux laissés à l’abandon

C’est tout ce que l’eau nous a donnés.

 

Cela fait bien longtemps que je n’étais repassée par ici. Un voyage dans les contrées sauvages de Nouvelle Zélande, escale dans un Eden perdu bientôt perdu sous les vagues du temps des humains, puis une immersion sauvage en hautes-Alpes, cinq jours passés à crapahuter sur des pentes qui sentent la sarriette et le thym sauvage, dormir a la belle étoile et faire un repas de tsampa et de plantes sauvages cuites au feu de bois; et puis finalement l’installation dans mon nouveau trou de hobbit avec ma coloc, perdu quelque part dans les vertes contrées d’Irlande, entourée de champs, de chevaux, de poules et d’un verger rempli de pommiers. Retrouver la verte terre d’Irlande brûlée par quarante jours d’un canicule telle qu’on en avait pas vu depuis les années soixante-dix, vert émeraude maintenant remplacé par une couleur sable à perte de vue.

Les dieux qui reviennent, aussi; le gloubiboulga astronomique qui nous pesait dessus depuis presque un an qui se précise soudain, reprend soudain une consistance, un éclat, comme celui d’une épée affûtée. Une épée de Damoclès. Mars et la lune qui font une entrée théâtrale, tout en éclats sang et pourpre, me laissant dans la bouche une sale impression de cataclysme à venir. Ce genre de trucs que l’on redoute, comme on pourrait redouter une Tour qui s’effondre. Des fondements rongés par les ans et les croyances, la volonté de se maintenir sur une trajectoire de vie stable, la volonté de se maintenir au dehors de la Vie en espérant qu’elle nous épargnera l’effort de nous remettre en cause. Grosse erreur. Il est des temps pour forger sa vie, il est des temps pour tenir bon, il est des temps pour la diplomatie.

Et puis il est des temps ou l’on doit tout laisser s’effondrer. Ou l’on sait que l’on ne peut pas tenir plus longtemps. Qu’on s’est accroché, farouchement, avec l’énergie de l’optimiste forcené, à des illusions et des faux semblants. Que la vie confortable et rangée n’est définitivement pas pour toi. Qu’il existe des choses plus grandes  que de gérer ton budget, maintenir des relations stables au travail, maintenir l’illusion d’une présence sage et raisonnable. Peut être que le temps est venu de rugir. De chanter, de crier, de pleurer. De vivre, enfin, avec le cœur écorché et l’âme toute neuve qui chante avec le monde. De retrouver quelque chose de plus profond, de plus essentiel. Qu’on aurait oublié en essayant d’être sage. De ne pas faire de vagues. Tu oublies, une fois encore, ce que tu es. Tu oublies ce que c’est que de pleurer. Et soudain, des fissures. La statue de marbre qui se craquelle , et tu éclates en sanglots, seule au volant de ta voiture. Tu pleures comme tu n’as pas pleuré depuis des années; des vieilles blessures qui remontent, une tristesse que tu pensais avoir oublié. Une douceur, ces moments de vulnérabilité ou enfin, les choses peuvent t’atteindre. Tu avais oublié ce que ça faisait; laisser de côté la colère, les frustrations de tous les jours, l’ennui, la volonté de tout contrôler pour laisser place à cette mélancolie infinie, le chant d’un monde passé, un monde de beauté, un monde d’une richesse incomparable, ou les choses n’existent que par le lien qu’elles ont avec ce qui les entoure, où tu te sens soudain comme un fragment , une étincelle parmi toutes celles qui t’entourent. Tu pagaie, de nuit, sur le lac salé de Skibereen, tu regardes le plancton fluorescent allumer des milliers d’étoiles entre les mains que tu promènes dans ses flots, et tu te dis que cette eau est , sans aucun doute, l’origine de la Vie elle même.

 

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