Le droit à la folie

a-dedication-to-bacchus-1889

A dedication to bacchus, Lawrence Alma Tadema

Extrait de Dyonisos et la déesse Terre, de Maria Daraki

« Dans le cas de la Grèce, nous serons précis: c’est la construction de la « personne », de l’identité individuelle, qui introduit contrainte et intolérance, et ouvre une guerre sans merci à « l’âme sauvage ». On ne peut pas être tout à la fois individu et sujet collectif, avoir et n’avoir pas contour. Mais comme cela mène loin! La « personne » est au centre de l’ordre Olympien, au centre de la filiation linéaire, au centre du temps irréversible,  au centre du tribunal et de la citoyenneté active. En d’autres termes, elle est au centre de toutes les composantes de la « raison grecque ».

Aussi, il faut voir la crise archaïque comme un gouffre que rien ne peut combler. Le besoin de transition d’un type d’homme à un autre. La construction d’un nouveau mode logique qui impose la frustration d’un choix, d’une nouvelle conception de la mort, non plus spatiale mais temporelle, qui permet à l’homme de se penser à partir de sa fin, mais qui en même temps rend la mort odieuse; la construction de l’identité avec tout ce qu’elle comporte comme vertu organisationnelle, mais aussi avec tout ce qu’elle a de privatif, de contraignant, et, disons-le, de petit; tout cela donne à voir le prix de la « raison ».

Le dionysisme a d’abord surgi comme une protestation contre le prix à payer. On dit que la Mania dionysiaque qu’elle s’était propagée à un moment précis, « comme une épidémie. » En fait ce n’est pas la folie qui se propage alors, c’est la « raison ». Et elle l’emportera. La cité le veut, et les Grecs veulent la cité. Mais il y a le prix à payer: le renoncement à l’ouverture, à l’équilibre et au confort de l' »âme primitive »  de la Grèce.

Il reste cependant un recours. Le « délire » dionysiaque a surgi dans la Grèce des cités comme une protestation. Mais une protestation très vite organisée, formalisée elle aussi: la fête dionysiaque. Dans le calendrier religieux de la cité, Dionysos a la part très large. Et le dieu arrive en « conquérant » : « Il faut que malgré elle cette cité comprenne combien lui manquent mes danses et mes mystères… »

Mais dans le dieu du rôle, le mystérieux Dionysos qui « est là » et qui menace constamment son historien de conversion, n’est plus une énigme. Il semble agir à la première personne. C’est de raison. Le dionysisme exprime l’homme intérieur qui parle à la première personne, lui aussi. Il a appris tout cela sous le règne des « dieux nouveaux ». Mais il le met à profit pour proclamer à la première personne les droits de « l’âme sauvage ».

S’en souvient-on? Dans la plus grande festivité dionysiaque, celle des Anthestéries, la levée des barrières entre les morts et les vivants entraîna celle de toutes les autres barrières qui définissent dans la cité les différents statuts. Et alors tout devient possible. Nous nous étions interrogés sur ce curieux « effet libérateur » de la mort… On comprend mieux maintenant. Lorsque les Infernaux envahissent la cité et se mêlent aux vivants, tout le monde devient à nouveau « enfant de Terre » et l’on fait tout ce que demande l’étage hypochtonien du dedans.

Comme la tragédie, le dionysisme est un fait inusable.

Saluons Dionysos-le-Juste. Et saluons Zeus, dieu juste lui aussi. Il y a deux enfants, et deux enfants, et deux seulement, qu’il prit la peine d’engendrer tout seul: Athéna déesse de la raison, et Dionysos, dieu de la folie. »

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Baccante,  lawrence Alma Tadema.

 

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