S’engluer dans la toile des réseaux sociaux

Ça fait maintenant quelques temps que je me fais cette réflexion: les réseaux sociaux pourrissent complètement la toile des relations. Ça perturbe la magie des liens.

Imaginez une grande tapisserie formée de tous les fils de vie. Ceux de vos amis, de vos frères, soeurs, connaissances, ennemis…Chaque fil est entrelacé harmonieusement avec celui qui est à côté, l’un vous menant à l’autre, un ami vous liant à ses propres amis, des rencontres vous faisant suivre un fil pour en suivre un autre, un jeu de tissage harmonieux se jouant au fil de votre vie, une vibration particulière et des messages qui se transmettent par tous ses fils interconnectés; certains se déchirent et lâchent, d’autres se nouent. Tu n’as pas conscience de la complexité de cette tapisserie ni de ce qu’elle représente à grande échelle, tu ne vois que les fils qui t’entourent et tu agis sur eux comme un musicien qui pince les cordes de sa guitare pour produire une mélodie, sa propre mélodie. Qui va résonner chez les autres et se transmettre, pendant que tu reçois leur mélodie.

Et que font les réseaux sociaux? Ils tissent eux aussi leur propre toile. Mais au lieu de tisser une tapisserie harmonieuse qui se base sur les connections proches-une personne est liée à une autre qui est liée a une autre qui est liée a une autre, ect…- c’est comme si d’un seul coup elle te liait avec des fils qui viennent de n’importe ou. Aucun rapport d’espace ou de temps, on te balance juste des cordes , des chaînes dans tous les sens et tu te retrouves vite englué, emprisonné, saucissonné comme un moucheron sous les mandibules de l’araignée. Tu es victime de ces liens. Publicité, newsfeeds, auto-suggestion d’abonnements , ou de livres, ou de musique…Youtube, facebook, tumblr se chargent de t’indiquer ce que tu pourrais aimer. Tu ajoutes des gens sur facebook, tu ne sais même pas qui c’est, et la plupart du temps, tu n’en as juste rien à foutre.

i.swisscows.ch

image: sachin Teng

L’homme est naturellement feignant. Plutôt que de se fatiguer à chercher des alternatives à ce qui est proposé, on va cliquer sur les suggestions , laisser l’auto-play sur youtube, laisser les pubs nous envahir gentiment , laisser notre smartphone nous dire où l’on devrait manger, où l’on devrait boire des coups ou manger une glace-alors qu’il suffit simplement de se promener, d’observer le monde qui nous entoure et de laisser les opportunités venir à nous. C’est un comportement extrêmement dangereux, dans la mesure ou il uniformise (les suggestions des smartphones sont les mêmes pour tout le monde, malgré la démarche de ciblage, ça n’est qu’un ciblage qui est fait en fonction des infos récoltés sur tes navigations internet-donc forcément étriqué-et qui est surtout fait en fonction d’un intérêt marketing-donc forcément biaisé car il ne cherche pas ce que tu aime, mais il cherche plutôt à te faire aimer ce qu’il a envie que tu achète )

Il n’y a là nulle théorie du complot, nul besoin de trouver un bouc émissaire, un grand méchant qui serait le seul responsable de tous nos malheurs et qui voudrait tous nous contrôler et instaurer une dictature marketing. C’est juste un système qui a émergé parce que les conditions s’y prêtaient, un système fondé sur l’achat, le profit, la demande. Comme une gigantesque hydre qui grandit quand on la nourrit, et qui devient de plus en plus gloutonne au fur et à mesure qu’on lui sacrifie notre temps, notre argent, notre attention. En cela, nous sommes tous responsables de son apparition, et il ne tient qu’à nous de ne plus la nourrir.

 

D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient,si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous?

Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre.

La boétie , discours de la servitude volontaire

J’ai lu il y a peu un article qui m’a confirmé dans mes dires, écrit par un ex-designer éthiciste chez google (en gros, c’est un mec qui se charge de vérifier comment les applications mises sur le marché impactent sur notre fonctionnement cognitif, comment elles dirigent nos choix et exploitent nos vulnérabilités ).

sachinteng

Image: Sachin Teng

Il y dénote 10 techniques utilisées par les applis et réseaux sociaux afin de te saucissonner comme un joli gigot:

Contrôler le menu pour contrôler les choix: tu proposes des alternatives aux gens en leur faisant croire qu’ils ont, justement, le choix, alors que ça nous empêche de nous demander s’il n’y aurait pas une alternative, et si on aurait pas, en fait, envie d’autre chose. On finit par ne plus se poser la question de l’hôtel à prendre, du restau où l’on veut manger ou des potes qu’on à envie de voir; on a l’illusion d’un choix , mais ce choix apparent nous empêche de suivre d’autres opportunités qui auraient émergées sans ces menus. C’est comme un filtre sur le monde, une fenêtre qui ne nous permet de voir qu’une jolie peinture, et non pas la toile des opportunités dans leur ensemble. Et qui ne va pas te faire fonctionner dans la proximité: tu ne vas plus glander au hasard en tombant sur une petite bicoque sympa au gré de tes pérégrinations, tu va choisir l’une des propositions de ton smartphone et foncer , sans te préoccuper, sans être attentif à ce qui se passe tout autour. Tu n’a plus besoin d’être attentif, tes applis sont tes yeux.$

Rendre accro les gens par les applications qui reprennent le principe des machines à sous. La machine à sous fonctionne sur le principe de récompense aléatoire: tu actives un levier, et tu as une récompense -ou rien du tout- en retour. Tu ne sais jamais à l’avance ce que tu recevras, c’est ce qui te garde connecté et en attente. Les notifications mail, tumblr ou facebook fonctionnent sur le même principe: tu scrolles, tu attends d’avoir un susucre , une réponse, un nouveau message, une demande d’amitié, un like, une nouvelle info… C’est ce qui te fait checker tes mails 150 fois par jour, et tu tombes très vite dans le piège, moi la première.

Tirer parti de notre peur de louper quelque chose d’important. Forcément, on a tous pensé un jour à virer notre compte fb ou à se débarrasser de notre boite mail, mais on ne peut pas s’empêcher de toujours se dire « et si on ne m’invite pas à tel ou tel évent? » « si je loupe cette conférence, cette médiévale ou ce concert? » « Si je suis la seule à ne pas être prévenue? » On reste dans l’optique du « on ne sait jamais », et on reste connecté histoire de ne pas louper les opportunité. Alors que c’est très con, parce que les opportunités se présentent avec des gens que tu rencontres, dans la rue, chez des potes, à ton taff, lors d’un voyage, et que celles-ci sont souvent beaucoup plus fructueuses que celles qui passent par les réseaux sociaux. Et c’est là qu’on en revient à la magie des liens: c’est elle qui se charge de mettre les opportunités dont tu as besoin sur ton chemin. Elle fonctionne sur ta tapisserie réelle, pas celle des réseaux sociaux. J’ai fait quelques belles rencontres grâce aux forums, mais mes grandes opportunités ne se sont jamais présentées par les réseaux sociaux, quand j’y pense. C’est en écoutant la radio, en lisant, en allant boire un coup avec des potes, ou en voyageant qu’elles se sont déroulée devant moi.

Le besoin d’approbation sociale: on a tous besoin de sentir qu’on est aimé, admiré, respecté par nos connaissances. En cela, les réseaux sociaux nous procurent un ersatz d’approbation (le système des like) et de quoi combler notre petit égo en mal de reconnaissance.

La réciprocité sociale: Quelqu’un me like ou s’abonne, je like ou je m’abonne, parce que je me sens redevable.

La lecture automatique et des contenus inépuisables, comme les auto-play de youtube. On a peur du vide, peur de manquer, peur de s’ennuyer. Et ce flux ininterrompu d’informations vient combler cette peur du silence et du vide, et nous empêche de trouver des temps de réflexions, d’introspection, de temporisation. Là encore, c’est un vrai soucis: une musique est faite de bruit mais tout autant de silence, l’espace négatif est aussi important que l’espace positif. Les choses ont besoin de silence pour se régénérer et décanter. Nous aussi.

Interrompre la cible au lieu de lui laisser le temps de réfléchir à sa réponse et respecter son avis et son temps de parole: en gros, on peut avoir des notifs de mail n’importe quand, des interruptions intempestives n’importe quand, n’importe comment, qui envahissent notre espace privé et demandent une attention et une réponse immédiate, comme un bébé qui pleure ou un chat qui miaule pour sa pâté. Aucune considération pour tes propres besoins, ça gueule juste et tu te sens obligé de répondre à la sollicitation.

détourner nos besoins pour qu’ils cadrent avec les besoins marketing: dans un magasin, par exemple, c’est mettre les produits les plus demandés comme le lait ou les oeufs (bon ça pourrait être autre chose hein) au fond du magasin, pour que tu passes devant tous les autres rayons et que ça te donne envie d’acheter des trucs en plus. Pareil pour facebook, si tu veux accéder à un event, tu va te taper d’abord ton fil d’actualité, donc tout ce que facebook veut que tu voie d’abord.

rendre facile le choix voulu par le marketing, et difficile celui qui va en contresens: en gros, c’est mettre un éééénorme bouton rouge en haut de la page avec marqué « ACCEPT » en haut de la page, et un petit bouton vert caché sur un fond vert dans une page codée à l’accès restreint par un mot de passe et un cerbère avec marqué « REFUSE ». C’est par exemple rendre la création d’un compte facebook extrêmement aisée, mais rendre la suppression du compte difficile. Pour l’avoir fait sur mon compte perso, j’avoue que je n’aurais jamais trouvé par moi même: on ne propose bien une option pour désactiver ton compte tout en bas du menu, mais pour véritablement le supprimer, il faut passer par un lien que j’ai réussit à trouver sur internet, et là encore, le compte reste actif durant 40 jours avec la possibilité de le réactiver à tout instant.

Voilà pour quoi, en autres, j’ai décidé de me barrer de facebook, et d’essayer de gérer un peu mieux ma relation avec internet. Pour éviter que les liens avec lesquels je travaille ne soient ceux qu’on m’a imposés, mais ceux que j’ai choisit.  Pour éviter de nourrir l’hydre et de gouter à ce qu’est vraiment la liberté, et retrouver une vraie magie des liens.

 

sachineg

 

 

 

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2 réflexions sur “S’engluer dans la toile des réseaux sociaux

  1. J’aime ta façon de penser ! Et je suis entièrement d’accord avec toi !

    Je ne pense pas être complètement dominé par la machine, mais j’ai des faiblesses, j’en suis conscient. Ton article ne fait que les mettre en évidence un peu plus. J’adhère. Je fais déjà attention à ne pas rester trop longtemps sur la toile, mais je suis rapidement aspiré par cette spirale numérique. Un effort supplémentaire ne serait pas de trop !

    Merci pour ce partage !

    J'aime

    • De rien!
      Ca me fait plaisir de voir du retour, je pense qu’on est beaucoup à en être conscient, à savoir qu’on en est victime, et des fois on a juste besoin d’un petit coup de pouce pour passer à l’action 😉

      Aimé par 1 personne

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