Bruit de fond

Je reviens tout juste d’une semaine de stage de vie en pleine nature.

Et j’en ai pleuré de revenir à la civilisation. Les temples de la consommation et leurs colonnes de gel douches, escalopes sous cellophanes, immondices d’emballages aux couleurs criardes qui vomissent à nos rétines fatiguées des mots aguicheurs qui sonnent creux. Le doux confort presque gerbant de la vie moderne, avec son lot de sécurités assommantes, doubles tours de clefs qui ferment les cocons de nos vies où nous nous laissons aspirer le peu d’attention qui nous reste par nos divers écrans, fenêtres sur un monde sans rythme, défragmenté, désossé, sur lequel on essaye de s’aligner tant bien que mal, parce qu’il est devenu notre seul référent.

Et là, je repense à cette semaine. Aux heures passées à glaner du troëne, du cornouiller sanguin et de la clématite pour en tresser des paniers, l’aubier de tilleul qui glisse entre les doigts et qui devient corde; les mains éraflées par les tailles de silex, les blagues de merdes entre deux grattages de guitare , avec le poële à bois qui nous chauffe nos carcasses dans le vieux refuge en altitude; la douche froide du matin, les longues heures d’insomnies passées à écouter la pluie qui tombe et le vent qui fait claquer la bâche qui me protège; la voix calme et claire de l’enseignant, chasseur à l’arc dans les grandes forêts du canada durant ses mois de solitude; l’odeur de fumée qui monte suivie des cris de joie à la vue des premières braises du feu naissant, l’odeur aigre de l’os gratté, l’odeur de musc du cuir et des fourrures, odeur apaisante et réconfortante, odeur douce et capiteuse qui te rappelle le vivant et quelque chose de très ancien, comme un souvenir qui t’enveloppe et plante ses racines à travers ton être, t’insufflant calme et force.

littlekcap

J’avais l’impression de retrouver une partie de moi que j’avais oubliée. Une partie de moi qui sait comment se servir de la matière, qui sait comment l’exploiter et l’utiliser. Qui sait que se servir de la matière, que la récolter au bon moment, la transformer, la tailler, tout cela t’inscrit dans ce monde que nous avons oublié, au même titre que la mort. Je ne sais pas pourquoi, mais ce stage m’a donné envie de savoir ce que ça faisait de tuer un animal.

Je ne mange pas de viande. Parce que je n’aime pas le fait de participer à une chaîne qui pourrit le vivant. Tuer en abattoirs à la chaîne, dernière épreuve d’animaux entassés comme des sacs de farines dans des espaces exigus et nourris de vent gonflé d’eaux au vitriol et de farines d’os, la souffrance du vivant enfermé qui se retrouve dans la chair comme elle se retrouve dans celle du végétal qui n’a jamais senti de terre sous ses racines , si ce n’est une bouillie de glaise vidée de sa substance, tout ceci me fait comprendre une chose: on ne sait plus tuer correctement.

Celui qui sait comment tuer correctement est celui qui sait donner la vie correctement. Là, j’utilise des mots un peu forts, mais pour moi, quand tu cueilles une plante ou une salade, tu la tues. Tu te nourris de sa vie. Tu participes au cycle et tu rendras par ta mort la vie à autre chose. C’est la raison pour laquelle je veux savoir ce que c’est que de tuer un animal. Parce qu’alors, je saurais quel est le prix de la vie, le prix de la viande, le prix de la nourriture. Que lorsque tu chasses, tu cueilles, tu participes au cycle et tu t’y inscrits au même titre que tout ce qui t’entoure. Les plantes n’ont que faire de la vie et de la mort. Elles donnent sans compter, elles se recyclent, meurent, renaissent, saisissent le sol de leurs racines et se nourrissent de soleil pour grandir. L’animal n’est pas aussi apte à donner la sienne aussi facilement. Il lutte plus. Et c’est ça qui est difficile pour nous. La lutte entraîne la souffrance, et la peine; et ça, on le supporte difficilement. Monstre soit celui qui tue un animal. Pourtant on le fait. Ou on laisse à un autre l’honneur de se salir les mains à notre place, pour ne pas se sentir coupable. Mais à cause de tout ça, on est sortis du Cercle.

« Il y a trois mondes », disait le maître de stage. Le premier, c’est l’humain dans la nature. Il n’y a pas de séparation. Comme chez les peuples premiers, les chasseurs cueilleurs, les chamans. On ne réfléchit pas, on est. Inconsciemment, on fait partie du cercle. Puis il y a le deuxième cercle: l’humain hors de la nature, la civilisation. S’écarter, se séparer de la nature par des enclos bien-pensants, la morale, la philosophie, la vie en société et la maîtrise de la nature.

Et puis il y a le troisième monde: l’homme qui reprend sa place dans la nature,  tel qu’il l’a toujours été. Sauf que cette fois ci, il a conscience de sa place, il a conscience des interactions qui le lient au tout, il a conscience de son rapport avec autrui. Et c’est à ça qu’il travaillait: en se réappropriant des gestes premiers qu’on a perdu, on se réapproprie ce qui fait notre spécificité d’humain au coeur du vivant: l’outil, la manipulation de la matière et la transformation de celle ci.

Ouvrir la porte sur ce genre de trucs , ça te calme. Tu te rends compte que tu avais en permanence un bruit de fond dans les oreilles, qu’il fallait juste que tu te poses, avec un couteau, un morceau de tilleul dans les mains et le bruit de la pluie sur la tente pour soudain trouver la place qui était tienne.

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2 réflexions sur “Bruit de fond

    • Merci beaucoup! Au sujet du stage, il est organisé par l’école de la nature et des savoirs , pas loin de Valence. J’ai fait le stage Arts de Vie sauvage, mais ils proposent également d’autres formules tout aussi intéressantes. Le lieu et les gens sont formidables et c’est très loin des stages de survie militaires, ils sont plus dans une optique de retrouver la place de l’homme dans la nature, au lieu de la voir comme quelque chose contre lequel il faut lutter en permanence. Voilà leur site, n’hésites pas si tu as d’autres questions! http://www.ecolenaturesavoirs.com/cat_stage/stage-sant/

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