Le fil du couteau

Grâce à lui, tu peux accomplir des choses étranges. Ce que tu ignores, c’est ce que le couteau peut accomplir de son propre chef. Tes intentions sont peut-être louables. Mais le couteau poursuit un but, lui aussi. Le but d’un outil est sa fonction. Ainsi, un marteau est fait pour taper, un levier est fait pour soulever. Ils sont ce qu’ils font. Mais parfois un outil peut avoir d’autres usages que tu ignores. Parfois, en accomplissant ton objectif, tu accomplis aussi celui du poignard, sans le savoir.

Iorek Byrnison à propos du poignard subtil, dans la trilogie de La boussole d’or , de Phillip Pullman.

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J’ai eu un peu de temps pour laisser décanter toutes les informations engrangées durant ce précédent stage d’Arts de Vie sauvage, et j’en ai profité pour réfléchir à la notion d’outil.

L’outil est indispensable à l’être humain. Il est vecteur, il est catalyseur, aide à la transformation ,il  est l’assistant du créateur. On ne se sert pas de l’outil pour lui même, mais on s’en sert comme moyen d’atteindre un but qu’on s’est fixé . (je sais pas si vous accrochez des marteaux dans votre salon pour faire joli, mais moi non .) C’est un peu comme si on se fabriquait de nouveaux membres, pour être plus efficace, pour s’adapter à notre environnement, avoir un meilleur rendement. Parce qu’au final, on est pas super efficace en tant que tel. Nos dents? C’est à peine si on peut déchiqueter correctement une mie de pain rassie avec. Nos ongles? Il suffit de gratter un peu la terre pour qu’ils se retournent. Nos pieds? Marchez sans chaussure et c’est le hachis parmentier assuré, si vous n’avez pas l’habitude. Notre peau? Un peu trop de soleil et elle se transforme en chorizo.

Non sans dec, on est pas très adaptés si on nous compare à la peau d’un rhinocéros, aux crocs d’un léopard, à la vision d’un faucon, aux bois d’un élan ou au flair d’un loup. On est nul, d’un point de vue évolutif. Le seul truc qui pourrait nous être utile, c’est notre grosse cervelle. Qui n’est pas du tout, du tout utile physiologiquement parlant: Les femmes , comparées aux autres femelles du règne animal, ont beaucoup de difficultés à faire passer cette grosse tête de bébé par le vagin au moment de la naissance. C’est d’ailleurs pour cela que les bébés naissent prématurés chez les humains, avec un cerveau qui est encore en développement et la boite crânienne non soudée, comme ça, ça limite un peu les dégâts pour les mamans; mais en aval elles sont obligées de s’occuper beaucoup plus de leur bébé, de le porter,de répondre à ses moindres besoins,de le protéger…Si on compare un bébé à un poulain qui peut voir et marcher même pas une heure après sa naissance et donc fuir si besoin, on voit direct lequel aurait le plus de chances de survie. Darwin s’en serait tapé la tête contre les murs, de cette énigme: pourquoi produire un aussi gros crâne, si c’est tout sauf utile d’un point de vue évolutif? Y a t-il quelque chose qui prévaut sur la simple transmission des gènes, ou est-ce que l’intelligence est-elle effectivement un atout évolutif qui aurait prévalu sur tout le reste, parce que justement l’homme était en état de compenser toutes ces faiblesses grâce à l’outil?

 

Bref. Vous l’aurez compris, l’outil est un point central, mais aujourd’hui, on n’y fait même plus attention. Les outils ont dépassé leur simple fonction. L’intention qui leur était allouée au départ échappe à leur utilisateur, on se trouve pris dans un entrelacs généré par l’intention de celui qui le conçoit, celui qui le vend, et celui qui l’achète, qui n’est souvent pas maître de son utilisation. Regardons un ordinateur. Un téléphone. Ou encore la dernière crème anti-ride à la vitamine pro-B au maquereau irradié à l’infrarouge. Qui peut me dire aujourd’hui qu’il est à l’origine de l’intention de l’objet qu’il utilise? Et la place du marquetting là dedans? Créer des envies, des besoins, n’est-ce pas être utilisé par l’outil plus que de l’utiliser? Et qu’est ce que ça induit, être utilisé par l’outil?  Y a-t-il une quelconque intention lorsque l’objet est fabriqué à la chaîne, et est-ce qu’il reste chargé par toutes les conditions dans lesquelles il a été créé? Les matériaux et le provenance , les teintures , le pétrole utilisé pour le plastique et pour le transport, les conditions de travail des ouvriers?

Voilà pourquoi il est important de se réapproprier la création, l’intention et l’utilisation d’un outil. Par cela, on reprend un certain pouvoir sur lui, on peut espérer qu’il ne diverge pas trop de l’utilisation qu’on lui avait imprimée au départ.

Car la création d’un outil n’est pas une science exacte. On ne pourra jamais totalement contrôler l’âme de ce qu’on fabrique, pas plus qu’on ne contrôle ce qui se passe au niveau de notre inconscient. On peut choisir ce qui va le composer , le bois, le métal, l’os, les plantes, les pierres, on peut choisir le moment, l’endroit, on peut choisir de le charger d’une intention particulière, de lui transmettre ce qu’on veut; mais l’outil final restera une merveille à part entière, un petit miracle à lui tout seul. Quand tu met un peu de ton  temps , que tu réfléchis à ce que tu va créer, tu créé une âme.

Mes deux couteaux ont tous les deux des âmes très différentes, l’un est clairement guerrier, il demande du sang (bon, je ne tue pas des gens avec hein, je le destine plutôt à « couper l’invisible », mais je me coupe assez souvent avec, et il en redemande. Il faut croire que c’est la rançon pour la protection! Et ouais, on déconne pas avec les couteaux), tandis que mon dernier couteau que je destine plus à une utilisation pratique en pleine nature (couper des plantes, préparer à manger, tailler, et tout un tas de trucs pour lesquels on a besoin d’un couteau)  est lui clairement aérien et chantant, une vraie lame d’air.

 

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Mon couteau de « nature », bois d’orme et bouleau, lame courte de style nordique, c’est ultra pratique et la prise en main est super; si vous cherchez de très bon couteaux au style unique, passez donc à la Forge de Mitgard, le gars est très sympa et extraordinairement doué!

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Mon athamé, en morta d’if et de chêne (du bois plongé dans un milieu anaérobie comme un marais pendant des siècles), forgé en irlande. La lame est un peu lourde et pas pratique pour un sou,mais c’était le premier couteau du forgeron auquel je l’ai demandé donc on lui pardonne (et puis c’est pas comme si j’éventrais des petits lapins tous les jours avec!) Si vous avez des questions purement logistiques sur comment faire pour se trimballer avec un couteau sans se faire arrêter par les flics et inculper direct pour mise en danger de la vie d’autrui, j’y reviendrai dans un prochain article, promis!

Aujourd’hui, se trimballer avec un couteau est souvent vu comme la preuve qu’on est un psychopathe/un fou à lier/ un tueur en série/ un chasseur/ un boucher/ un scout (rayez les mentions inutiles) . Tout ça parce qu’on vit dans une société ou l’on préfère s’attaquer aux outils plutôt qu’aux causes primordiales.

Je m’explique: un tueur en série n’en est pas un parce qu’il possède un couteau, il l’est… parce qu’il tue des gens. Il pourrait le faire avec du fil dentaire que ça serait exactement la même chose. Ça n’est pas parce que je porte un couteau que je vais obligatoirement tuer des gens avec. Ça n’est pas parce que je me pourrais me jeter sur les rames de métro que je vais le faire. Ça n’est pas parce que je pourrais sauter du haut du troisième étage de la tour Eiffel que je vais le faire.Lorsque tu as un outil dans les mains, tu as en face de toi toutes les possibilités. Tu pourrais très bien te taper sur les doigts avec ton marteau, tout comme défoncer la voiture de ton voisin, creuser un trou avec et planter une fleur, ou enfoncer des clous. Acquérir un objet, ça te met face à ta propre responsabilité et à ta propre intention. Laisser à d’autres prendre le soin de décider de l’utilisation que tu va faire d’un outil, c’est laisser la porte aux dérives de toutes sortes, et surtout à l’aliénation.

Bruit de fond

Je reviens tout juste d’une semaine de stage de vie en pleine nature.

Et j’en ai pleuré de revenir à la civilisation. Les temples de la consommation et leurs colonnes de gel douches, escalopes sous cellophanes, immondices d’emballages aux couleurs criardes qui vomissent à nos rétines fatiguées des mots aguicheurs qui sonnent creux. Le doux confort presque gerbant de la vie moderne, avec son lot de sécurités assommantes, doubles tours de clefs qui ferment les cocons de nos vies où nous nous laissons aspirer le peu d’attention qui nous reste par nos divers écrans, fenêtres sur un monde sans rythme, défragmenté, désossé, sur lequel on essaye de s’aligner tant bien que mal, parce qu’il est devenu notre seul référent.

Et là, je repense à cette semaine. Aux heures passées à glaner du troëne, du cornouiller sanguin et de la clématite pour en tresser des paniers, l’aubier de tilleul qui glisse entre les doigts et qui devient corde; les mains éraflées par les tailles de silex, les blagues de merdes entre deux grattages de guitare , avec le poële à bois qui nous chauffe nos carcasses dans le vieux refuge en altitude; la douche froide du matin, les longues heures d’insomnies passées à écouter la pluie qui tombe et le vent qui fait claquer la bâche qui me protège; la voix calme et claire de l’enseignant, chasseur à l’arc dans les grandes forêts du canada durant ses mois de solitude; l’odeur de fumée qui monte suivie des cris de joie à la vue des premières braises du feu naissant, l’odeur aigre de l’os gratté, l’odeur de musc du cuir et des fourrures, odeur apaisante et réconfortante, odeur douce et capiteuse qui te rappelle le vivant et quelque chose de très ancien, comme un souvenir qui t’enveloppe et plante ses racines à travers ton être, t’insufflant calme et force.

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J’avais l’impression de retrouver une partie de moi que j’avais oubliée. Une partie de moi qui sait comment se servir de la matière, qui sait comment l’exploiter et l’utiliser. Qui sait que se servir de la matière, que la récolter au bon moment, la transformer, la tailler, tout cela t’inscrit dans ce monde que nous avons oublié, au même titre que la mort. Je ne sais pas pourquoi, mais ce stage m’a donné envie de savoir ce que ça faisait de tuer un animal.

Je ne mange pas de viande. Parce que je n’aime pas le fait de participer à une chaîne qui pourrit le vivant. Tuer en abattoirs à la chaîne, dernière épreuve d’animaux entassés comme des sacs de farines dans des espaces exigus et nourris de vent gonflé d’eaux au vitriol et de farines d’os, la souffrance du vivant enfermé qui se retrouve dans la chair comme elle se retrouve dans celle du végétal qui n’a jamais senti de terre sous ses racines , si ce n’est une bouillie de glaise vidée de sa substance, tout ceci me fait comprendre une chose: on ne sait plus tuer correctement.

Celui qui sait comment tuer correctement est celui qui sait donner la vie correctement. Là, j’utilise des mots un peu forts, mais pour moi, quand tu cueilles une plante ou une salade, tu la tues. Tu te nourris de sa vie. Tu participes au cycle et tu rendras par ta mort la vie à autre chose. C’est la raison pour laquelle je veux savoir ce que c’est que de tuer un animal. Parce qu’alors, je saurais quel est le prix de la vie, le prix de la viande, le prix de la nourriture. Que lorsque tu chasses, tu cueilles, tu participes au cycle et tu t’y inscrits au même titre que tout ce qui t’entoure. Les plantes n’ont que faire de la vie et de la mort. Elles donnent sans compter, elles se recyclent, meurent, renaissent, saisissent le sol de leurs racines et se nourrissent de soleil pour grandir. L’animal n’est pas aussi apte à donner la sienne aussi facilement. Il lutte plus. Et c’est ça qui est difficile pour nous. La lutte entraîne la souffrance, et la peine; et ça, on le supporte difficilement. Monstre soit celui qui tue un animal. Pourtant on le fait. Ou on laisse à un autre l’honneur de se salir les mains à notre place, pour ne pas se sentir coupable. Mais à cause de tout ça, on est sortis du Cercle.

« Il y a trois mondes », disait le maître de stage. Le premier, c’est l’humain dans la nature. Il n’y a pas de séparation. Comme chez les peuples premiers, les chasseurs cueilleurs, les chamans. On ne réfléchit pas, on est. Inconsciemment, on fait partie du cercle. Puis il y a le deuxième cercle: l’humain hors de la nature, la civilisation. S’écarter, se séparer de la nature par des enclos bien-pensants, la morale, la philosophie, la vie en société et la maîtrise de la nature.

Et puis il y a le troisième monde: l’homme qui reprend sa place dans la nature,  tel qu’il l’a toujours été. Sauf que cette fois ci, il a conscience de sa place, il a conscience des interactions qui le lient au tout, il a conscience de son rapport avec autrui. Et c’est à ça qu’il travaillait: en se réappropriant des gestes premiers qu’on a perdu, on se réapproprie ce qui fait notre spécificité d’humain au coeur du vivant: l’outil, la manipulation de la matière et la transformation de celle ci.

Ouvrir la porte sur ce genre de trucs , ça te calme. Tu te rends compte que tu avais en permanence un bruit de fond dans les oreilles, qu’il fallait juste que tu te poses, avec un couteau, un morceau de tilleul dans les mains et le bruit de la pluie sur la tente pour soudain trouver la place qui était tienne.

L’esprit qui se courbe

Sous un ciel pâle

 A côté d’une grange rouge

En dessous des blancs nuages

C’est là tout ce à quoi nous avons droit.

Ici, la lumière suintera

Et la faux moissonnera

Et l’esprit se déchirera

En comptant vers sa fin.

[…]

Sous ce soleil de zénith, après notre bonne course

Lorsque l’esprit se courbe

Plus loin que ce à quoi il a droit

Et c’est tout ce que je veux

Amener mon esprit émacié plus loin

Que ce qui lui est accordé.

Joanna Newsom, Leaving the city

 

Pour être honnête, je suis juste fatiguée des mots. Je suis fatiguée des discussions, des remises en question, des questionnements, des prises de becs, de cette marée qui nous assaille. Mais je continue d’écrire. Certains trouveront que c’est pas très digne de s’épancher comme ça, qu’on a pas besoin d’en savoir tant sur ma vie, et que de toute façon on s’en contrefout. Well, maybe! Mais là n’est pas la question. J’écris pour guérir. J’écris parce que ça me fait du bien . Parce que ça permet à ceux qui me lisent de résonner au même rythme et de participer en même temps à leur guérison, si leurs blessures sont les mêmes et qu’ils acceptent de participer au processus. Avant de guérir, tu dois mettre à plat tout tes squelettes. Laver ton linge en public et accepter , ce faisant, que ça ne fasse plus partie de toi parce que tu l’as rendu au Tout, tu l’as remit en circulation.

On a pas le droit de garder quoi que ce soit. Que ce soit des messages, de l’énergie, de la lumière. On a tout au plus une liberté de mouvement sur tout ce qui concerne la traduction, et la manière de le transmettre. Je choisis de parler de ce que je veux, de garder le reste pour le transmettre autrement. Par le chant, par le dessin, la danse, ou n’importe quelle activité.

J’avais besoin de revenir à la terre. Durant ces trois semaines à la ferme, j’ai planté des milliers de poireaux, des centaines de salades, de haricots, j’ai désherbé, ai récolté, nettoyé, tamponné et trié des centaines d’oeufs tous les jours, ai déplacé des cailloux, arrosé, récolté, préparé des épinards pour la vente… Le rythme du corps et la danse des mains qui grattent la terre, le dos courbé contre le vent , tout ça à supplanté les mots. Tu prends conscience de la portée véritable des tes actes. Que si tu oublies de recouvrir les plants un soir et qu’ils gèlent, la récolte toute entière est foutue.

Mais tu apprends aussi que ton corps sait. Que tu peux lui faire confiance pour retenir l’information qui te lie à ton environnement mieux que ta tête ne saurait le faire, toute encombrée qu’elle est. Apprendre à faire confiance à son corps est difficile. Pour moi , c’est en permanence l’épée de Damoclès. Pas d’alcool. Pas de café. Faire attention à la façon dont tu gère tes efforts, sous peine d’avoir le souffle coupé et une fatigue de plomb qui te tombe dessus. Lui faire confiance pour qu’il tienne le coup. Le traiter avec respect, et amour. Comme tout ceux qui t’entourent.

Je suis en pleine épuration de ma pratique. J’ai l’impression qu’il faut que je me fasse le plus légère possible. J’ai rendu la plupart de mes pierres à l’eau; je garde juste mon Athamé parce que j’aime le Fer et l’Epée, mon bodhran et mon bol tibétain. Niveau fringues, j’essaye de voyager efficace et utile; je ne garde pratiquement aucun vêtement en synthétique, beaucoup de soie trouvée aux fripes parce que c’est léger en plus d’être joli et isolant.J’ai donné des sacs entiers de fringues. Après trois semaines à la ferme, à rentrer tous les soirs couverte de terre (et j’aime ça!), je me suis remaquillée pour aller voir des amis en ville avant de revenir en France. Je me suis regardée dans le miroir, et je ne me suis pas reconnue. C’est Moi, ça? Je préfère les cheveux aux vent et l’allure débraillée, les chaussures crottées. Je me sens moins sale après avoir travaillée toute la journée à tremper les mains dans la terre, la crotte de poulet et le compost qu’après une journée de taff devant l’écran, enfermée dans une petite pièce.

 

Au niveau des dieux, aussi. Je n’arrive à me lier à aucun d’eux. Je n’arrive à rendre de culte à aucun d’eux. J’ai toujours l’impression « que quelque chose ne va pas ». Ca n’est pas que je dénie leur existence. Les messages font parfois surface. Mais les tarots et oracles me perdent plus qu’ils ne me guident. Les dieux m’enchaînent plus qu’ils ne me libèrent.

Rushing, tearing, speeding home:
Bound to a wheel that is not my own
Where round every bend i long to see
Temporal infidelity

All along the road, the lights stream by
I want to go where the dew won’t dry
I want to go where the light won’t bend-
Far as the eye may reach-nor end

But inasmuch as that light is loaned
And, insofar as we’ve borrowed bones
Must every debt now be repaid
In star-spotted, sickle-winged night raids
While we sing to the garden, and we sing to the stars
And we sing in the meantime
Wherever you are?

Seul reste mon Nom. Le reste à été donné.

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François-Louis Français, Orphée.