Trouver sa place

Encore plus long, encore plus loin

Souffrance devant la distance qui empêche la présence au jour le jour

Des gens, du corps et de l’esprit

Mais le coeur reste constant, le passage du temps

Ne peut empêcher l’esprit de passer à travers

Même les murs les plus épais tendent à s’écrouler.

Ils s’effondreront tous avec le temps.

Snowmine, Further along, further away

 

Je rêve tout le temps d’eau. Eau saumâtre, torrents clairs comme du cristal, rues inondées par une eau boueuse, mer trouble  hantée par des silhouettes de baleines et coraux qui laissent trainer leurs étoiles molles en dehors de leur squelette rouge, bains ferreux à la chaleur bienfaisante. Mais jamais je ne rêve de feu. Plutôt étrange pour quelqu’un qui se prétend être de flamme; peut être que je suis beaucoup plus Eau que je ne le pensais.

 

Et quand il n’y a pas d’eau, mes rêves sont des points de rencontre. Des gares; des boutiques, des centres commerciaux, des plages bondées, des rues…J’évolue au milieu d’une foule qui vaque à ses occupations avec aussi peu de considération pour moi que j’en ai pour elles. Je ne me sens pas submergée ni oppressée par cette foule, il n’y a là aucune remontée anxiogène d’une quelconque agoraphobie. Non. Tous ces gens sont là parce qu’ils se rencontrent là. Sans forcément le savoir, ni comprendre qu’ils pourraient s’arrêter et discuter avec leur voisin s’ils le désiraient. Parfois, des gens m’accompagnent. Ce sont des connaissances, de très bon amis, des gens que je n’ai jamais vu.

Toute cette eau trouble est aussi Moi. C’est tout ce qu’il faut que je clarifie. Toutes ces relations qui se sont mal terminées, qui ne sont pas équilibrées. Tous les regrets, toutes les peurs, toute la colère, l’anxiété, l’incompréhension qui découle de liens formés n’importe comment, mal cautérisés, liens devenus chaînes, liens qui transportent le mal être au lien de transporter l’amour.

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Quand j’étais toute petite, chaque séparation était une souffrance inimaginable. J’ai pleuré des semaines des chats disparus, je pleurais pour un arbre qui s’était fait frapper par la foudre, j’étais frappée d’une anxiété monstre à chaque changement d’habitude: j’en étais malade trois jours avant de partir en colonie de vacances .Je me souviens de ma première à l’âge de sept ans…J’ai passé mes deux semaines à pleurer, à tel point qu’aux yeux des autres, je n’étais qu’une sale pleurnicheuse qui ne faisait que demander de l’attention , une simulatrice. Mais la souffrance était bien là, réelle, déchirante, comme si ton coeur s’arrachait, comme si, privé de ces liens vitaux, il était privé de tout support et de toute nourriture vitale; comme un poussin dont la coquille se brise trop tôt. . Toute trahison ou abandon de la part des gens avec lesquels je me liais était vécue comme une lacération de mes principes, de mon besoin de soutient, d’amour et de relations qui voulaient vraiment dire quelque chose. J’avais mal rien qu’à l’idée de causer la moindre peine à autrui, parce que sa souffrance retentissait en moi également.

Plus tard encore, je me liais très vite à certaines personnes, comme si j’étais en dehors du temps nécessaire à l’établissement des relations. Comme si j’estimais que le coeur savait directement se connecter, savait tout de suite qui était l’autre et comment échanger avec celui-ci. Comme si je n’étais pas au courant que dans notre espace et notre temps, il faut actuellement du temps aux gens pour laisser tomber les barrières et apprendre à se synchroniser l’un avec l’autre, comme si le temps était nécessaire pour former des liens.

Je voyais très clairement ce qui clochait dans les relations; les relations d’amitié, les relations amoureuses. Je ne comprenais pas pourquoi certaines personnes restaient ensemble par convenance alors que les liens étaient biaisés, qu’il n’y avait plus là que des chaînes formées par le temps, et plus rien de nutritif. Juste de l’habitude. La peur de changer cette habitude au profit de l’incertain. Une coquille remplie de vide.

 

J’ai appris avec le temps à faire face à cette souffrance. A l’anesthésier lorsque le besoin s’en faisait sentir. A agir en accord avec le temps, les convenances humaines, à laisser le lien se tisser doucement avec l’accord du temps et de l’espace, pour qu’il soit enfin réciproque, que je puisse enfin donner et recevoir. Que j’apprenne aussi à me soigner, pour ne pas faire passer toute cette souffrance accumulée par tant de liens déchirés à autrui. Que j’apprenne à nourrir, à reconstruire ces liens. Ou à bien les couper et les suturer lorsque le besoin s’en faisait sentir.

Le coeur sait instinctivement où se placer par rapport à autrui. C’est quelque chose que je n’ai jamais su faire, qui est extrêmement difficile pour moi; parce que mon lien avec mon coeur à toujours été biaisé, soit parce qu’il n’était pas connecté ni à ma tête ni à mon corps, ou qu’il l’était trop, devenait un canal qui faisait passer tout et n’importe quoi, absorbait tout ce qui se passait autour au point d’en être submergé, noyé, broyé.  Il faut , pour atteindre l’équilibre dans une relation, apprendre à protéger son coeur. Savoir que nos attentes et nos besoins ne sont pas ceux de l’autre, et qu’il faut se placer quelque part entre les deux. Trouver la place juste, quand tu voyages, que quelqu’un t’accueille chez lui, que tu es confronté à tout un tas de nouvelles habitudes, de nouveaux comportements et de nouveaux caractères, n’es pas quelque chose d’aisé. J’ai des amis qui font ça d’une manière surprenante: ils savent toujours comment se placer dans la conversation, quand se taire ou quand parler, quand partager, quand offrir son aide ou laisser l’autre faire.

Mais ça n’est pas mon cas. Tout cela doit être appris, c’est dur, c’est long, souvent j’en fait trop, je suis considérée comme n’étant pas « moi même » parce que j’essaye trop de me caler dans l’espace laissé vide. J’adore le fait de ne pas laisser de traces. Je déteste m’imposer. J’aime empaqueter mes affaires, faire le tri entre le nécessaire et l’inutile, laisser derrière moi ce qui ne fait plus partie de ma vie. J’aime le dernier regard à la chambre vide ou l’on a passé quelques mois de notre existence. Tu fermes les yeux, tu remercies les gens et les objets. Tu fais tes au revoir comme il faut, pour refermer le cercle et permettre à l’espace et aux objets d’êtres utilisés par quelqu’un d’autre sans qu’ils ne soient des poids.

Souvent , dans les relations, on nous dit qu’il faut être « sincères », « vrais » « nous même ». Mais c’est quoi, être nous mêmes? Nos habitudes, nos envies, nos peurs? Notre statut social, nos possessions? Rien de tout ça. C’est la manière dont nous voyons le monde, dont nous le retranscrivons, dont nous le racontons, dont nous le ressentons. Ce sont nos yeux, notre coeur, nos mains, notre imagination. On essaye de raconter et de faire percevoir à l’autre comment nous voyons le monde; et pourtant il nous faut faire avec le fait que lui ne voit pas les choses de la même manière. Peut être qu’on va arriver à un point de convergence. Un point d’accroche. Un point de résonance, avec lequel on va se trouver une vision commune, qui va ensuite de nouveau se morceler pour prendre deux chemins différents. La joie de la résonance, puis la souffrance de la séparation. Qui tournent à l’infini, comme un jeu, comme la vie, comme la mort. Un rythme , la respiration de l’univers.

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Une « carnet page » du Livre de Kells.

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