Traité sur la Tolérance

Deorum offensae diis curae : c’est aux dieux seuls de se soucier des offenses faites aux dieux

(Sénèque, Troade)

 

J’ai bien envie de me faire une petite cession littéraire en ce moment, parce que je lis tout plein de belles choses qui décrivent bien mieux que ce que je ne pourrais jamais faire toutes les choses qui me passent par la tête en ce moment, sur la liberté, la tolérance, la révolution, le « grand tremblement » du monde… Alors sautons dare dare dans notre cabine téléphonique spatio-temporelle et partons à la rencontre des esprits éclairés de jadis!

Destination d’aujourd’hui: XVIIIème siècle. On va essayer de mettre la main sur ce filou de Voltaire, qui, lassé de courtiser puis s’embrouiller avec les puissants, est parti se réfugier à la frontière franco-genevoise.

Il consent nous recevoir dans son domaine à Ferney, là ou il vient de mener une active campagne contre le procès de la famille Calas, où le père fut injustement accusé d’avoir tué son fils, et fut en retour roué de coups et mis en mort par la « justice » d’alors. Pendant trois ans, il fit des pieds et des mains pour rassembler à ses côtés toute l’intelligencia et les gens d’influence capables de réparer cette malencontreuse injustice; et, armé de son seul pupitre et de sa plume, parvint à saisir le prestigieux conseil du royaume, fit casser l’arrêt du parlement, et indemniser la famille.

1311328-Voltaire_recevant_la_visite_de_Frédéric_II

On se fait accueillir  par la maîtresse de maison, Madame Denis, qui nous reçois à sa table avec tous ses autres convives; nous ne sommes pas même sûrs d’entrevoir le bougre, qui se réserve le droit d’apparaître quand il lui plaira; soyons prévenus, il passe la plupart de son temps enfermé à gérer ses propres affaires, daignant de participer à la conversation lorsque le besoin de compagnie se fait sentir. C’est que la table de Voltaire est toujours ouverte, mais l’afflux constant de visiteurs avait finit par fatiguer celui-ci, qui fut obligé de restreindre l’accès à la résidence afin de pouvoir s’occuper des affaires d’importance.

Il nous fait finalement l’honneur de sa présence après le dessert, et nous emmène au jardin.La conversation se fait bientôt vive et enlevée; on ne peux certes lui dénier sa vivacité d’esprit et son charme naturels, qui servent d’apparat à sa tenue on ne peux plus… dépareillée et dénuée de toute volonté d’en faire un ensemble un tant soit peu harmonieux. Il consent à nous lire quelques extraits de son Traité sur la Tolérance, qu’il à écrit à l’occasion de l’affaire Calas:

Moins de dogmes, moins de disputes; et moins de disputes, moins de malheurs: si cela n’est pas vrai, j’ai tort.

La religion est instituée pour nous rendre heureux dans cette vie et dans l’autre. Que faut-il pour être heureux dans la vie à venir? être juste

Pour être heureux dans celle-ci, autant que le permet la misère de notre nature, que faut-il? être indulgent.

Ce serait le comble de la folie de prétendre amener tous les hommes à penser d’une manière uniforme sur la métaphysique. On pourrait beaucoup plus aisément subjuguer l’univers entier par les armes que subjuguer tous les esprits d’une seule ville.

[…]

La nature dit à tous les hommes: je vous ai tous fait naître faibles et ignorants, pour végéter quelques minutes sur la terre et pour l’engraisser de vos cadavres. Puisque vous êtes faibles, secourez-vous ; puisque vous êtes ignorants, éclairez-vous et supportez-vous. Quand vous serez tous du même avis, ce qui certainement n’arrivera jamais, quand il n’y aurait qu’un seul homme d’un avis contraire, vous devriez lui pardonner: car c’est moi qui le fait penser comme il pense. Je vous ai donné des bras pour cultiver la terre, et une petite lueur de raison pour vous conduire ; j’ai mis dans vos coeurs un germe de compassion pour vous aider les uns les autres à supporter la vie. N’étouffez pas ce germe, ne le corrompez pas, apprenez qu’il est divin, ne substituez pas les misérables fureurs de l’école à la voix de la nature.

C’est moi seule qui vous unis encore malgré vous par vos besoins mutuels, au milieu même de vos guerres cruelles si légèrement entreprises, théatre éternel des fautes, des hasards, et des malheurs.

C’est moi seule qui, dans une nation, arrête les suites funestes de la division interminable entre la noblesse et la magistrature, entre ces deux corps et celui du clergé, entre le bourgeois même et le cultivateur. Ils ignorent tout des bornes de leurs droits ; mais ils écoutent tous malgré eux, à la longue , ma voix qui parle à leur coeur.

Moi seule je conserve l’équité dans les tribunaux, où tout serait livré sans moi  à l’indécision et aux caprices, au milieu d’un amas confus de lois faites souvent au hasard et pour un besoin passager, différentes entre elles de province en province, de ville en ville, et presque toujours contradictoires entre elles dans le même lieu.

Seule je peux inspirer la justice, quand les lois n’inspirent que la chicane. Celui qui m’écoute juge toujours bien; et celui qui ne cherche qu’à concilier des opinions qui se contredisent est celui qui s’égare.

Il y a un édifice immense dont j’ai posé le fondement de mes mains: il était solide et simple, tous les hommes pouvaient y entrer en sûreté; ils ont voulu y ajouter les ornement les plus bizarres, les plus grossiers, et les plus inutiles, le bâtiment tombe en ruine de tous les côtés; les hommes en prennent les pierres, et se les jettent  à la tête; je leur crie: Arrêtez, écartez  ces décombres funestes qui sont votre ouvrage, et demeurez avec moi en paix dans l’édifice inébranlable qui est le mien.

Voltaire, détail du visage (château de Ferney)

La bonne tête de polisson de Voltaire, détail du visage (château de Ferney)

 

 

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