De l’essence de la Magie

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. […]

Baudelaire, Correspondances

robert fludd

Robert Fludd

J’ai un peu de temps pour moi en ce moment, du coup je jardine, je lis, je glande au soleil, je prends du temps pour cuisiner et tester des trucs avec des orties , de l’ail des ours et de la ciboulette sauvage. Et entre les deux, je réfléchis. A un peu de tout et n’importe quoi , aux gens, à ma relation avec le monde, à ma perception . Un ami me disait que chacun était enfermé dans sa propre bulle de perception du monde, armé chacun de sa propre perception dépendante des 5 sens, qui sont, comme disait Blake, «  the chief inlets of Soul in this age »  (les canaux de l’âme dans cet âge-ci) . « C’est un peu comme si chacun jouait en réseau sur son propre PC et ne percevait le monde qu’à travers l’écran » qu’il me disait.

A partir de ce précepte là, comment pourrait on tirer des conclusions généralistes sur le fonctionnement du monde, ou ce que sur ce que doit être un homme et sa vision du monde? Et si nous partons sur ce principe là, n’y a-t-il pas du coup un danger réel de se dire « j’men fous, c’est ma vision, je reste là dedans et allez tous vous faire mettre », et du coup, de ne plus laisser la place à la moindre évolution? Comment pourrions nous dans ce cas interréagir avec autrui , échanger des informations, si notre vision est totalement différente des autres? (j’ai écris en premier lieu « Dieux » à la place « d’autres », c’est ce qui s’appelle un lapsus bien placé)

Pour moi , la réponse vient dans les signes. J’ai déjà abordé la questions des signes dans un article précédent ; ces signes sont à mon avis notre moyen de communiquer avec les gens, avec le monde, avec les dieux, avec les esprits. Nos problèmes de communications viennent souvent d’un problème de référents: si nous n’avons pas le même langage, les mêmes codes, la même culture, ou si nous ne sommes pas par exemple fichus de la même manière que la chose avec laquelle nous voulons communiquer, il nous sera plus difficile d’échanger. Moins nous possédons de choses en commun, moins nous pouvons nous transmettre des informations. Il nous faut alors trouver d’autres biais.

Le problème aujourd’hui , c’est que nous comptons uniquement sur le langage pour communiquer avec autrui, alors qu’il suffirait de faire fonctionner d’autres langages: le langage des signes (au sens plus large que le langage des signes utilisé par les sourds muets) , le langage du corps, le langage des formes, le langage des couleurs, le langage des sons…. Tout fonctionne pour moi par connections, interprétations, correspondances: c’est la qu’apparaît l’utilité du signe et du symbole dans tout ça. Selon Eduardo Kohn, la différence entre signe et symbole est de l’ordre de la sémiotique (l’étude du sens) : un signe, est d’après Peirce , quelque chose qui va faire une référence directe vers à un objet, à un concept, à une chose, n’importe laquelle. Ca peut être n’importe quoi, du moment que la chose désignée entre dans un processus sémiotique, c’est à dire qu’elle fait sens aux yeux de celui qui la perçoit. Un symbole, lui, est plus de l’ordre du code: c’est un signe qui réfère à quelque chose de plus global, en vertus de « lois » communes , de référents communs à ceux qui doivent l’interpréter: par exemple , les mots sont des symboles: le mot maison n’est pas une maison en lui même, mais il réfère au concept de maison tel que nous nous le représentons; par tous ceux qui partagent la connaissance de la langue française.

Pour moi, toute magie est fondée sur ces correspondances ; correspondances entre le pouvoir d’un objet et ce qui le représente, pouvoir du nom sur ce qu’il représente, pouvoir de la forme sur ce qu’elle fait naître ou contrôle comme forme d’énergie.

En conséquence, le tout de la magie réside dans la foi que nous professons en ces pouvoirs de l’homme, et, plus concrètement, dans le choix, la valeur symbolique et comme irrésistible du rite: ainsi, partout, on mettra en relief la puissance du Nom et de la Parole, la science du geste et de l’image. De là vient que les circonstances qui entourent le rite magique sont d’une importance capitale, circonstances de temps (minuit, sostice d’hiver ou d’été, « nuit des mères » ect), de lieux (les « hauts lieux », les tertres funéraires, les cimetières), d’outillage (le chaudron, le tambour, la baguette) et de matériaux (ossements, ongles, cheveux, métaux..)

Regis Boyer, le monde du double

J’avais lu un truc marrant dans un bouquin de fantasy qui m’avait fait bien rire, parce que ça correspondait bien au shmilblick « la loi de la connection, la loi de la similarité »: plus les connections sont nombreuses, plus le transfert de pouvoir se fait bien, plus l’objet représentatif est similaire à celui qu’il représente, plus celui-ci est efficace; d’ou l’utilisation, par exemple, de cheveux, d’ongles ou autres parties de la personne visée dans les rites vaudous où l’on se sert d’une poupée comme de symbole de la personne que l’on vise. Les mots sont également puissants; et c’est pour moi une des raisons principales de l’utilisation des kennings (un genre de figure de style utilisée en poésie scaldique qui fait figure de métaphore) : en faisant des connections entre la force que l’on veut manipuler et d’autres forces possédant des caractéristiques similaires (ex: le bateau était le « cheval de la mer ») , on en renforce le pouvoir.

On distinguait en gros trois types de « magies » dans les croyances scandinaves:

-le Sejdhr, lié surtout à Freyja qui, dit-on, l’a enseigné à Odin , qui est une forme de chamanisme, ou le praticien entre en transe, et communique de par ce biais avec les esprits, ou dieux; il peut effectuer des sorties hors du corps, ou se faire posséder (« chevaucher ») par les esprits appelés. La transe était provoquée à l’aide de chants , d’incantations, et de danses ou de tambours effectuées par des personnes entraînées et désignées. L’une des descriptions de Sejdhr les plus marquantes vient de la Saga d’Eirikr le rouge : la prophétesse s’installait sur un coussin rempli de plumes de poules sur une chaise haute (le sejdhr était pratiqué majoritairement par les femmes, car il était dit que ça rendait Ergi, autrement dit « tapette » ou effeminé, ce qui était une très grosse insulte à l’époque ou un homme, ça se devait d’être bourré de testostérone jusqu’à déborder de barbe de par les narines. ) Elle portait un manteau bleu a fermoir orné de pierreries, un collier de perles de verre, un capuchon en peau d’agneau noir sur la tête doublé d’une peau de chat blanc a l’intérieur, et tenait à la main un bâton terminé par un pommeau, et orné de laiton . Certains reconstructivistes néo paiens pensent qu’il s’agirait d’un baton qui lui permetterais de voyager dans les différents mondes d’Yggdrasil, en suivant les encoches du bâton. Elle portait également une ceinture en amadou avec une peau qui lui servait à stocker des objets divers et variés, des gants en fourrure de chat à long poil, des chaussures en peau de veau.

Lorsqu’elle fut installée, on lui servit des mets, puis les femmes firent un cercle autour de l’échafaudage (chez certains rites amazoniens, on forme aussi des cercles autour du chaman, et chaque homme du cercle joue d’une longue flute durant le rituel, ce qui sert de protection). Une femme déclâma un poème, puis la prophétesse fut en mesure de livrer les informations collectées auprès des esprits.

Disarblot_by_Malmström

Disablot, par Malmström

-le Blot  , ou sacrifice : on sacrifie quelque chose de vivant, dans l’idée de donner la force de vie à l’esprit qu’on invoque, ou d’utiliser cette énergie dans un but donné; c’est quelque chose qui a été beaucoup pratiqué chez les cultures méso-américaines, ou le sang représentait « l’eau de la vie » et faisait figure d’une des plus hautes offrandes; on retrouve cette idée de sacrifice chez les Orishas à Cuba, mais également dans l’hindouisme, ou par exemple la déesse Kali était reconnue aimer le sang.Il y avait par exemple le haustblot (sacrifice d’automne), le sumarblot (sacrifice d’été),le Disablot (le sacrifice aux Dises, ces esprits qui protègent la lignée familiale), le Freysblot (sacrifice a Freyr). Lors du Freysblot par exemple, on lui sacrifiait un cheval, on récupérait son sang qui sert d’offrande, et pour ne pas faire de gachis et parce que le cheval était un sacrifice de très grande valeur, on préparait puis consommait la viande lors d’un banquet.

Pour Odin, on prenait l’habitude de lui sacrifier soit des animaux, soit des humains, par pendaison , comme il se doit avec son passif de masochiste (pour le rappel: Odin s’est pendu durant 9 jours à Yggdrasil pour apprendre le secret des runes) Après ce sacrifice, on consultait les augures, en jetant par exemple des fragments de branches (hêtre ou (tchêne) sur un linge blanc, et en essayant d’en déchiffrer les formes et les signes, ou en servant de buchettes (trois buchettes jetées qui avaient chacune un côté noir, un côté blanc. Tiens donc on dirait du Yi King). Et puis venait finalement le temps du banquet sacrificiel , ou l’on mange l’animal sacrifié, et surtout où l’on boit des coups (bière, hydromel) aux gens, dieux ou esprits que l’on a envie de remercier: on consacre la corne a boire, puis on la fait circuler parmis les convives.

le Nidh, qui est utilisé dans la plupart des textes comme une malédiction. On distingue deux types de Nidh: le trénidh exécuté a l’aide d’un bâton de bois (souvent en noisetier), parfois d’une tête de cheval, et le tungunidh qui utilise la langue comme support principal.Les Nidh s’accompagnent la plupart du temps de formulations poétiques (les nidhvisur) , qui sont tout autant de moyens de se servir de l’énergie. Par le Nidh, on invoquait les esprits du lieu (landvaettir), les Ases, les Vanes , les godh, bönd et rögn . Pour le trenidh par exemple, il existe un exemple dans la Saga d’Efill fils de Grimr le chauve  : Egill, le héros, fut chassé d’Angleterre par le roi Eirikr. Il décide de remonter sur l’île, puis pris une tête de cheval, l’empala sur un poteau de noisetier, puis récita la formule suivante:

« J’érige ici un poteau d’infamie et je tourne le nidh contre le roi Eirikr et la reine Gnnhildr – il tourna la tête vers le pays – , je tourne ce nidh contre les esprits tutélaires qui habitent ce pays, afin qu’ils s’égarent tous, que nul ne parvienne a s’y retrouver avant qu’ils n’aient expulsé du pays le roi Eirikr et la reine Gunnhildr. « 

Puis il enfonca le pieu dans une fente de rocher, tourna la tête vers l’intérieur du pays et grava des runes sur le poteau, puis il récita une autre formule avec ses compatriotes, et remonta enfin sur son bateau.

La plupart des Nidh cités dans les sagas nordiques sont souvent pas très sympa, mais m’est avis qu’on peut très bien utiliser ce genre de rite , en évitant d’empaler des têtes a tour de bras, pour des pratiques bénéfiques. Pour les esprits du lieux, pour protéger, ou défendre. le Mot prend ici toute son importance, ainsi que la façon dont on le récite, son rythme , et les métaphores et correspondances qu’il porte.

Pour finir parce que ça fait long comme article, ces trois rites ne sont qu’une porte d’entrée, j’imagine qu’il en existe autant de formes qu’il existe de magies; j’aimerais bien parler de ces spécificités dans des prochains articles, on verra si je ne m’égare pas encore en chemin!

Bonne soirée les loulous et faites pas trop de cauchemards de têtes de cheval tranchées ou de peaux de chat!

Le_cauchemar-J.H.Füssli

(mouahahahaha *rire sardonique*)

Sources: Le monde du Double de Régis Boyer, et How Forest think, d’Eduardo Kohn

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