La magie scandinave, par Regis Boyer

Je voulais vous poster ce petit texte tiré du Monde du Double, de Régis Boyer.

Il y fait une description de la magie que j’aime beaucoup, et que je voulais vous faire découvrir. Certaines choses vous paraitrons surement évidentes, mais ça fait toujours plaisir de se les remémorer!

Valknut Odin Hammars Stone Sweden

« En définitive, il n’est pas aussi difficile qu’il pourrait le paraître de justifier l’importance capitale de la magie chez les anciens scandinaves. C’est un univers où la notion d’ordre est fondamentale, conjuguée à un réalisme et un pragmatisme que dit encore, aujourd’hui, la civilisation de ces pays. Ce n’est pas un hasard si le splus anciens documents germaniques que nous possédons sont des textes de lois, d’ordinaire d’une surprenante minutie ; et si nous hésitons à juste titre à considére Loki comme le dieu du « mal » : responsable du désordre; fauteur de chaos serait certainement plus approprié, notre notion de « mal » n’ayant guère cours sous ces latitudes.

Or, le monde est en ordre, tel qu’il est, c’est à dire double, réel et surnaturel, matériel et spirituel, composé des vivants et des morts : j’aurais insisté autant que je l’aurai pu sur le non-sens de la dichotonie mort-vif dans le Nord. J’aurais constamment fait valoir l’imprécision des marges entre naturel et merveilleux, la constance du passage , son extrême facilité aussi, d’un règne a l’autre, les incessantes interférences : j’ai pu laisser, plusieurs fois, échapper le mot osmose.. Tout comme ce roi- lointain ancêtre de Saint Olafr qui lui doit son nom – qui devient alfe après sa mort et bénificie d’un culte en tant que tel, Olafr Geirstadhaàlfr (alfe des Geistradir) , il n’y a guère de départ catégorique entre les « dieux » et les hommes. […]Partout, ce ne sont que réincarnations, métamorphoses, dédoublements, abolitions des catégories spatiales ( hamfar) et temporelles (spà)

Voila pourquoi le domaine propre de la mort est si mal défini, d’une imprécision si redoutable. Le revenant, draugr, a une réalité physique tout a fait comparable a la notre : a l’inverse, on voit des vivants dresser un procès en bonne et due forme à un mort : c’est le duradomr dont le verdict revient, en somme, a obliger le trépassé à cesser d’interférer avec notre monde.

C’est que s’impose absolument la notion transcendante de Vie dont chaque vivant n’est qu’un vecteur : il est ouvertement conçu comme un lien dans une vaste chaîne  qui part des ancêtres dont il perpétue jusqu’au nom et qu’il élargit à toute la famille ou le clan, pour aboutir à la prospérité – chaîne qui n’est pas seulement d’ordre sanguin et affectif, mais légal et même philosophique puisqu’un être humain porte, ou bien un prénom qui allitère avec ceux de ses ancêtres, ou bien un prénom qui , traditionnellement , revient au premier né de chaque génération à l’intérieur d’un clan donné.

[…]

Ainsi le Réel reste nettement conçu comme une seule face d’un dyptique plus vaste: c’est bien ce que vérifie l’importance, dûment mise en relief ici, des sjonhverfingar (mirages), rêves de toute sortes, don de seconde vue, ect…La magie, ici, ne serait qu’extra lucidité ou nécessaire connaissance de l’autre face.[…]

Il y a un ordre du monde, une norme, un équilibre dont le maître mot est la paix. Inviolé se dit fridhheilagr : sacré parce qu’en paix. Pour se faire, il faut que chaque chose, chaque être soit a sa place : le thème de ces liens, que nous avons si souvent rencontré, ressortit, obscurément sans doute, à une conception de ce genre.

Et il me semble que c’est bien en fonction de cet ordre, de cette paix qu’existe, qu’intervient le rôle de la magie. Si elle est bénéfique, c’est en moyen de restaurer un ordre défaillant : tel est le rôle de la loi sacrée, qui ne soucie pas d’édicter un idéal, mais de restaurer l’état des choses tenu pour cohérent par un consensus général ; tel est le fondement de la notion de mannhelgi qui est la justification de la valeur d’un individu parce qu’il se tient a sa place, selon les prescriptions immémoriales. A l’inverse, si la magie est maléfique, c’est qu’elle cherche à détruire cet ordre: cela nous est dit dans la Saga de Njall le brûlé ; c’est un personnage détestable parce qu’il « abîme le tout ». Et enfin, si elle explore le temps, passé ou a venir, c’est pour s’informer de l’ordre idéal et de s’y conformer. […] C’est par là que s’établit la liaison intime entre magie et sacré: la magie est, en somme, célébration, restauration – ou a l’inverse, destruction – du vivant en soi. Son but est de rompre la paix, ou de restaurer la paix, prévoir la paix. Tous les rites que nous avons soit simplement relevés ou analysés avec quelque détail partent toujours de la conscience , claire ou diffuse, d’une norme.

Or ce type de mentalités, qui ne conçoit pas plus le statique qu’il ne se plait a la contemplation ou à la méditation, a, une bonne fois pour toutes, défini l’ordre, l’équilibre, non comme un énorme moment immobile, mais comme une perpétuelle tension, un effort agonistique, bref, un jeu de balance entre forces antagonistes.[…]

The_Ash_Yggdrasil_by_Friedrich_Wilhelm_Heine

Freidrich Wilhelm ,ash Yggdrasil

Nous avons fréquemment soulignés l’importance que prennent, dans cet univers, avant toute élaboration mythique ou théologique, les grandes forces naturelles: soleil, eau omniprésente, terre avec sa faune et sa flore, le tout ramassé autour de l’image superbe du grand arbre du monde, Yggdrasil, source de toute vie, de tout savoir et de toute destinée. Un symbolisme finalement simple, centré autour de quelques représentations animales facilement accessibles (l’ours, le loup, le cheval, le serpent) exprime cette colusion dont le dynamisme est le trait frappant : il reste la marque de cette décoration animalière que, des pierres runiques aux stackirker en passant par les bateaux et bijoux vikings, nous retrouvons partout.

Il n’est donc pas surprenant qu’il en aille de même dans le domaine que nous avons parcourut dans ce livre: énergie (kraftr), puissance (màttr, megin) sont au rendez vous de tous les rites et pratiques que nous avons abordés. Pour ne revenir que sur un point, nous avons noté combien la prière , à des fins magiques, est rare : elle est remplacée par le cri, le hurlement, à la limite -dans les strophes scaldiques- le mètre fortement scandé, sinon incanté. »

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